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Du danger et du terrain en Algérie

Auteur
Abderrahmane Moussaoui du même auteur
Université M. Boudiaf d’Ora

Université M. Boudiaf
usto
Oran (Algérie)
Le terrain que j’ai choisi d’investir depuis une dizaine d’années est particulièrement dangereux. C’est celui d’une violence politique meurtrière[1] [1] Je préfère parler de violence politique pour éviter d’avoir…
suite. Il s’agit d’un conflit politique qui a dégénéré en conflit armé opposant une partie de la mouvance islamiste, vainqueur des premières élections pluralistes, au pouvoir qui est en place depuis l’indépendance de l’Algérie. En huit ans, la violence armée a fait plus de 100 000 morts. La plupart des victimes l’ont été du fait d’assassinats et de massacres terroristes perpétrés par les groupes islamistes armés. L’autre partie est tombée dans le cadre de la répression sécuritaire[2] [2] Alors que les différents observateurs parlaient déjà…
suite. Prise en otage entre deux feux, la population civile tente, avec les moyens qui lui restent, de s’aménager des conditions de survie.
Cette hécatombe a surpris tous les observateurs au point où les seules logiques socio-politiques n’ont pu, à elles seules, aider à une intelligibilité de la situation. La dimension anthropologique pourrait apporter un éclairage supplémentaire. Loin de considérer le « mourir », le « faire mourir » et le « laisser mourir » comme soumis à des forces chaotiques, il s’agit de les mettre en rapport avec des « centres actifs de l’ordre social » [Geertz, 1996 : 154] et les valeurs éthico-normatives qui en découlent. C’est dans une telle perspective que j’ai tenté d’interroger l’événement « mort » et les discours qu’il implique et suscite. Cependant, parler de la mort dans ce contexte, c’est aller à contre-courant de ceux qui l’utilisent, précisément pour faire taire.
Réfléchir sur une telle situation, c’est d’abord tenter de circonscrire avec un maximum de précision les forces en présence, leur degré de violence, leur capacité de nuisance ; car il s’agit d’établir, à l’instar du détective, au-delà des apparences, une vérité que les individus concernés cherchent à cacher ou à travestir. Autrement dit, il s’agit de substituer au discours des protagonistes un autre discours capable d’apporter un peu plus de clarté au chaos des exactions et des massacres dont tous sont capables.
Dans pareilles conditions, une telle démarche est d’emblée perçue comme un engagement, au sens large du terme. Car, ici plus qu’ailleurs, le discours fait partie de l’arsenal mobilisé contre l’adversaire. Toute opinion émise peut être exploitée au service d’un des protagonistes et, par conséquent, au détriment de l’autre, et expose fatalement à d’éventuelles représailles. Au regard de la déontologie, le chercheur est également pris au piège de voir son travail servir à exacerber un drame dont il se veut le témoin.
Quand une large partie de la population vit dans la peur et ne sait quelle cause épouser, il faut avoir de sérieuses raisons pour affirmer un point de vue personnel. Il en faut encore plus pour les personnes dont la parole passe pour être « autorisée ». Tous ceux (journalistes, universitaires, cadres politiques, etc.) qui peuvent cristalliser une opinion publique plus ou moins large sont particulièrement exposés à la réaction de l’un ou de l’autre camp qui peut considérer leur point de vue comme nuisible. L’hypothèse ou la conclusion scientifiquement construite, politisée, est alors passible de sanction positive ou négative.
L’anthropologue comme tout autre chercheur évite les déclarations publiques qui peuvent mettre fin à ses investigations. Même quand il n’écrit pas dans la presse de grand public, il peut voir un passage d’un texte scientifique dont il est l’auteur repris hors contexte par un journaliste qui le met au service des opinions qu’il défend, l’exposant ainsi, lui et sa famille, à un énorme risque. Un texte cité dans un document de propagande par l’un des protagonistes contre son adversaire désigne d’emblée l’auteur de ce texte comme un sympathisant de cette cause. Ce traitement peut se révéler dangereux ; car nous ne sommes pas seulement sur le terrain des idées mais aussi sur celui de l’affrontement physique.
Les premières questions qui peuvent venir à l’esprit : pourquoi s’obstine-t-on à choisir certains terrains malgré le risque ? Ce que l’on pourrait également formuler ainsi : pourquoi, en matière de recherche, certains sentiers sont moins battus que d’autres ? Comment arriver à savoir ce qui manifestement ne doit pas être su ? Comment, quand et à partir d’où est-il possible de dire ce que ce type de terrain enseigne ?
Ce sont en fait trois moments de la recherche comportant tous leur charge plus ou moins forte de risque et de danger. Comment le chercheur les négocie-t-il sur le terrain ? C’est la question fondamentale à laquelle tente de répondre ce papier.
Le sentiment du danger
Les années 1993-1995 en Algérie ont été particulièrement dangereuses pour les intellectuels et les journalistes sur lesquels s’abattra une vague de violence inouïe. Ce qui leur est reproché n’est pas encore clairement établi. La peur va s’installer chez tous ceux qui de près ou de loin appartiennent à ce groupe dont les contours objectifs ne sont pas clairement définis. Tous les francophones en général se sentiront menacés, notamment les journalistes et les universitaires. Cette vague d’assassinats que la presse avait qualifiée à l’époque d’« intellectocide » s’accompagnera d’une vague d’exil des intellectuels qui fragilisera davantage ceux qui sont restés sur place. Cependant, si le départ peut donner le sentiment d’une solitude fragilisante, il peut également engendrer un sentiment de responsabilité qui transforme la peur en témérité. Phénomène que l’écrivain et journaliste Tahar Djaout avait résumé dans une formule prémonitoire devenue célèbre : « Si tu dis, tu meurs ; si tu ne dis pas, tu meurs. Alors dis et meurs. » Il sera parmi les premiers assassinés.
Que l’on ait choisi de se taire ou de s’exprimer, le danger demeure ; pourquoi alors adopter un profil bas ? L’audace, choisie par nécessité, peut quelquefois conférer un statut de héros qui quoique (ou parce que) non justifié poussera l’audacieux à le mériter. Combien de fois ai-je perçu de sincères inquiétudes et beaucoup d’admiration chez des amis ou des collègues, habitant en dehors de l’Algérie, quand ils apprenaient que je vivais et que je travaillais encore en Algérie. Pour répondre à ces marques de sympathie, je me sentais le devoir de fonctionner dans cette image de héros malgré moi. Je redoublais alors de détermination et poursuivais ce travail en bravant le danger.
D’autres raisons plus ou moins objectives peuvent être données. Il y a d’abord la fascination de ce qui paraît hors ou contre la norme. Je me souviens de commentaires que je faisais avec des collègues. Étonnés et choqués par les premiers drames, nous étions tous pratiquement convaincus que les médias exagéraient des actes qui, à nos yeux, ne pouvaient être que le fait de drogués ou de psychopathes. Beaucoup de citoyens pensaient sincèrement qu’il s’agissait de non-Algériens. À chaque nouveau massacre, nous étions aussi interloqués que celui qui découvre, soudainement, que son débonnaire voisin n’est autre qu’un sanguinaire qui assassine sauvagement, froidement et sans raison apparente. Le vécu devient alors brutalement si tragique que tout le reste paraît dérisoire. Continuer à aligner des mots sur des sujets paisibles et lointains apparaît vain, ridicule et lâche. Le seul moyen de continuer à exister avec une certaine philosophie et dans une relative dignité, sans se travestir, c’est de s’impliquer dans ce réel avec les moyens dont on dispose. C’est-à-dire prendre ce réel même comme objet de réflexion.
Cette culpabilité du sujet citoyen qui par ce biais tente de résister pour vivre n’épuise pas les raisons de son « engagement » dans un tel combat. Il y a aussi l’intériorisation de l’idée que l’on se fait de soi et de sa responsabilité professionnelle : un intellectuel est d’abord un témoin de son siècle. Il y a la révolte de l’individu face à l’injustice d’événements tragiques.
Je me souviens, lors de l’une de mes visites dans ma ville natale, de la stupeur qui régnait à l’aéroport où s’était déplacée une foule immense en émoi. J’y apprends que le fils d’un ami venait d’être égorgé par un « faux barrage »[3] [3] Contrôles militaires ou policiers simulés par les islamistes. …
suite islamiste et que l’on attendait le corps. Le père pleurait à chaudes larmes en m’expliquant que c’était son aîné, que celui-ci venait de terminer son service militaire quand il fut tué sur le chemin du retour. Il advint le désastre que sa mère redoutait depuis son départ sous les drapeaux, il y a deux ans. Elle ne voulait pas qu’il parte parce qu’elle connaissait la menace que les islamistes faisaient peser sur les jeunes appelés. Mais désobéir c’était déjà choisir son camp et s’exposer à des poursuites. Le père me parla aussi de tous les espoirs que son fils avait mis dans cette libération qui devait permettre, enfin, d’aider aux besoins de ses frères, encore trop jeunes. Le lendemain, en ouvrant le journal, je fus envahi par la colère. L’événement était rapporté sèchement : « Les groupes armés viennent de faire subir aux forces militaires un revers supplémentaire. »
Quand le journaliste Bakhti Benaouda meurt sous les balles d’un jeune désœuvré que les groupes armés ont réussi à embrigader, les médias internationaux se contenteront de signaler qu’un « journaliste d’un journal gouvernemental » vient de tomber. Ils oublieront le poète, l’universitaire et ne parleront que de l’ex-journaliste qui animait une rubrique culturelle. Comment alors continuer à se taire et à éviter de parler ?
Mais au-delà de ces nécessités, il y a le hasard. Je travaillais sur l’islam et ses manifestations en Algérie, depuis déjà un moment, quand la réalité a remis au goût du jour un intérêt, celui des questions identitaires endogènes, longtemps minoritaire et minoré dans la recherche. L’Algérie de la Révolution agraire et de la Gestion socialiste des entreprises avait occupé les différents spécialistes pendant plus de deux décennies. Toutes les sciences sociales étaient subsumées dans une sociologie du développement où les thèses se bousculaient pour justifier le choix politique et œuvrer à le rendre applicable.
L’échec de l’expérience socialisante en Algérie et la chute du bloc soviétique ont fini par dissiper les rêves et les illusions. Quand octobre 1988 éclate, les grands spécialistes progressistes et idéologues de l’Algérie socialiste avaient déjà cessé depuis longtemps de s’intéresser à ce pays qui n’était plus l’objet d’une quelconque espérance. L’hiatus était alors trop grand pour être comblé immédiatement. La situation avait besoin, pour être appréhendée, de regards avertis. La proximité physique du terrain et l’empathie des chercheurs autochtones ont été estimées suffisantes pour que leurs avis deviennent précieux sur une question soudainement devenue cruciale. Le centre se déplace vers la périphérie et se met à l’écoute de chercheurs de l’intérieur, au sens où J. Berque entendait « l’intérieur du Maghreb ». Des colloques s’organisent et des publications voient le jour avec la participation de chercheurs aux voix jusque-là inaudibles. C’est dans cette ambiance que, avec d’autres collègues, j’ai été sollicité par un ami pour participer à un numéro spécial portant sur l’Algérie[4] [4] Il s’agit de M. H. Benkheira, coordinateur du numéro L’Algérie ;…
suite. Avec un article traitant despremières élections communales remportées par les islamistes, j’inaugurais en fait une série d’articles consacrés au questionnement de l’actualité politique algérienne. Depuis ce premier texte sur la victoire des islamistes aux premières élections communales [1990], je me suis intéressé à l’espace de la mosquée. Équipement symbolique de la ville islamique, la mosquée est également un référent structurel dont les fonctions sont réactivées dans les moments de tension. Cette réactivation d’un tel symbole n’est pas un simple retour à l’initial, c’est également une recomposition du présent, et tout change : l’imam, son discours et les attitudes des adeptes [Moussaoui, 1998a].
Cette mosquée de type nouveau jouera un grand rôle dans l’organisation et la légitimation de la violence. Elle devient, notamment, l’une des bases du djihâd, qui lui-même soulève d’autres questions comme celles de l’autorité, de l’imaginaire de la guerre, du martyre, du lien communautaire et social, etc. [Moussaoui, 1994 ; 1998b].
L’anthropologue autochtone : chercheur et citoyen
Depuis les travaux de C. Geertz, on sait que l’anthropologue est toujours en danger ; ou, pour parodier le titre du livre de N. Barley [1997], l’anthropologie est un sport dangereux. Car l’anthropologue part souvent sur des terrains dont il ne maîtrise pas à priori tous les risques et ne connaît pas les limites qui lui sont permises. Pourvu d’un relatif « savoir global » l’anthropologue a toujours du mal à trouver ses marques au niveau local. Autrement dit, ne possédant pas le code social local, l’anthropologue risque à chaque moment de l’enfreindre et de s’exposer ainsi à des sanctions plus ou moins graves. Avec son ouvrage sur Bali, Geertz a montré que partager le danger qu’encourt une population peut être une porte qui permet d’entrer dans cette communauté [1983].
L’anthropologue autochtone, quant à lui, connaît le terrain, comment y accéder et les dangers qui le guettent. Les risques qu’il encourt ne lui apportent aucun bénéfice, car ils sont d’une autre nature, plus importants et plus rigoureusement sanctionnés. Le châtiment est d’autant plus sévère qu’il est infligé au « renégat », à celui qui, intentionnellement, « enfreint » le code.
Ainsi, l’anthropologue non musulman a des difficultés pour pénétrer dans une mosquée. Rien ne le lui interdit du point de vue doxologique, mais les hommes et les conjonctures rendent parfois cette action impossible à réaliser. Un anthropologue ordinaire, étourdi ou téméraire, risque, tout au plus, de se voir signifier qu’il est indésirable de manière plus ou moins véhémente. Le chercheur autochtone quant à lui, dès lors qu’il est connu comme un non-pratiquant, encourt d’autres risques. Tous doutent de sa sincérité, ce qui peut lui porter préjudice, moralement et matériellement.
Quand bien même il arrive à séparer le discours du professionnel de celui du citoyen, le chercheur indigène est sommé de prendre position publiquement. Or, ces prises de positions ne manquent pas d’inspirer, voire d’orienter ses travaux et ses méthodes. Comment concilier les nécessités de la compréhension et les élans du sentiment ? Comment arriver à « ni rire ni pleurer, mais comprendre » (Spinoza) ?
Au niveau de l’endogroupe cela pose d’autres problèmes. Continuer à travailler sur un terrain au moment où beaucoup d’autres l’ont physiquement déserté pose la question de l’appartenance. Certains n’hésitent pas à l’exprimer franchement : « Peut-être est-il protégé par le système ? » Car être intellectuel a fini par signifier être d’abord un opposant du pouvoir établi et le sympathisant de la révolte populaire, quelle qu’en soit l’idéologie.
Pour « prouver » qu’écrire n’est pas nécessairement la conséquence d’une instrumentalisation, il faut aller plus loin dans le risque mesuré – car il est toujours mesuré, j’y reviendrai. Si les circonstances font que cette audace n’est pas suivie de désagréments à l’encontre de son auteur, alors la suspicion risque de redoubler. Il faut alors aller plus loin dans la dénonciation du pouvoir.
Beaucoup, parmi les collègues (et souvent amis) nationaux résidant à l’étranger, tiennent un discours mettant en cause d’abord le régime en place. Tenir un autre discours c’est souvent s’exposer à se faire accuser, au mieux de naïveté politique, au pire de complicité active avec le pouvoir. Le chercheur doit faire preuve (au double sens du mot) d’une grande capacité d’analyse des faits qu’il a recueillis, gage de sa vigilance, pour répondre aux accusations de ses détracteurs. Cette position laisse très peu de place à l’interprétation et oblige à privilégier la simple construction des faits. Quand un tel exercice prend le pas sur le sens de la situation globale, il devient stérile.
Dans un colloque auquel j’ai participé en France, j’ai rapporté le cas d’une jeune fille de dix-sept ans, victime d’un rapt. Elle était arrivée à s’enfuir des griffes de ses ravisseurs pour rejoindre le domicile familial. Elle avait fini par découvrir que son propre père était un membre actif des groupes armés et que son rapt ressemblait plus à une offrande donnée avec la bénédiction paternelle. Elle décida de se venger en dénonçant les acolytes de son père. Parce que ceci avait été diffusé par la télévision algérienne, un collègue, qui n’avait même pas vu ce documentaire, le récuse en bloc, certain qu’il s’agit d’une manipulation du pouvoir. J’ai, en vain, essayé de lui expliquer que, même s’il est destiné à la manipulation, un documentaire de la télévision algérienne peut receler des vérités. Le fait qu’il n’ait été donné que deux ans après avoir été enregistré, précisément au moment de la pression internationale portant sur « qui tue qui ? », suffisait à mes yeux pour l’authentifier. Le pouvoir n’avait aucun intérêt à le diffuser à l’époque où il avait été enregistré parce qu’il montrait que le peuple adhérait aux thèses islamistes.
Y a-t-il, pour autant, nécessairement neutralité ? Peut-on parler d’objectivité ? Il suffit de lire les dédicaces et les mises en exergue qui souvent précèdent les ouvrages et les articles en sciences sociales pour se rendre compte que le chercheur milite pour un point de vue, même s’il prétend à l’objectivité. Le chercheur redéfinit constamment sa neutralité en essayant de la reconstruire sur la base de l’honnêteté et non de l’équidistance, parce que le travail de l’anthropologue est toujours, selon l’expression consacrée, une « observation participante ».
L’enquête, un malentendu ?
Il est impensable d’envisager une enquête, au sens classique, sur la question de la violence politique dans un espace miné par le terrorisme. Le contexte général exclut tout terrain qui n’est pas préalablement connu et familier. La situation est telle qu’elle se caractérise par un silence total et une prudence inhibitrice. Il faut des liens privilégiés pour lever quelque peu cette chape.
D’autre part, en raison d’une longue histoire de pratique bureaucratique et policière dans une société où l’enquête n’est perçue qu’à travers l’interpellation, il est particulièrement difficile d’instaurer une relation sereine entre enquêteur et enquêté comme le commandent les règles élémentaires en la matière. Car enquêter suppose être dévoilé. Or, cela est impossible dans une situation où tout le monde se sent en sursis. Révéler ses véritables opinions, c’est risquer de devenir un accusé contre qui tout propos peut être retenu. S’installe alors une sorte de phobie qui fait que toute personne qui pose des questions pose problème. Alors, soit on enjolive, soit on se tait. L’enquêteur ne peut être qu’un représentant de l’État perçu sous son double aspect : État providence et État policier. On peut imaginer les écrans et les obstacles qui seront dressés par l’enquêté en vue de « travailler » son image.
Quand l’éventualité d’un bénéfice n’est pas suffisamment apparente, et/ou quand le risque est estimé important, l’enquêté préfère se taire. Il faut alors recourir à des personnes « relais » avec tout le risque que cela comporte. Car ces personnes contribuent souvent à fausser le rapport en laissant planer le doute sur d’éventuels bénéfices. L’enquêteur est présenté par exemple comme un serviteur de la cause pouvant faciliter l’accès à des rétributions matérielles ou symboliques. Cependant, pour contourner le mutisme des enquêtés « désintéressés », on est obligé de se contenter d’un informateur privilégié. Grâce à un ami, j’ai pu approcher les membres d’un « groupe de légitime défense »[5] [5] Ce sont des groupes d’autodéfense, appelés communément…
suite. Il est devenu mon « agent-relais » et mon informateur privilégié.
Cependant, comme il est engagé dans une cause, ses informations sont biaisées par sa propre expérience. Sans chercher à instrumentaliser mon futur discours, mon informateur déforme la réalité sinon par des commentaires préalables, du moins par des silences et des omissions. Naturellement, le risque d’une manipulation consciente ou inconsciente devient plus grand.
Combien de fois ai-je dû insister auprès de mon informateur pour pouvoir parler plus longuement avec telle ou telle personne. Ainsi d’un homme qui avait été kidnappé. Il voulait me raconter son histoire, mais mon informateur, un ami commun, estimait que cela ne valait pas la peine. Malgré mon insistance, et à mon grand regret, je n’ai jamais pu connaître l’histoire de l’enlèvement de cet homme. Les raisons, sans être convaincantes, trahissent les attentes de mon informateur mais néanmoins censeur. « Quinquagénaire et ayant lui-même des liens avec l’islamisme et les groupes armés, il ne te dira jamais la vérité », m’expliquait-t-il. Ainsi avait-il décidé à ma place, à notre place, que je ne devais entendre que la vérité, ce que lui considérait comme la vérité.
Il est difficile de faire comprendre à un tel informateur que la vérité (que je recherche) ne se trouve pas nécessairement dans un discours, mais qu’elle se love dans les formes qu’il prend. Constructions, représentations et stratégies discursives sont, à mon sens, autrement plus significatives. Dans de telles situations, certains informateurs privilégiés deviennent particulièrement suspects. On ne peut faire confiance à celui qui grâce à sa fonction possède des informations particulièrement précieuses. Il y a risque de manipulation ou d’ennuis. Le terrain est littéralement miné, ce qui, paradoxalement, pousse le chercheur à soigneusement éviter les individus qui sont objectivement susceptibles de le renseigner.
Approcher une personne marquée par son appartenance aux services secrets est aussi risqué que d’approcher un sympathisant ou un membre actif des groupes armés. Quand le chercheur trouve le moyen le moins risqué d’approcher le terrain concret des affrontements physiques (gld, maquis) et symboliques (mosquées islamistes), il découvre qu’il court le risque de mettre le doigt dans un engrenage incontrôlable.
J’ai fait quelques « sorties » avec un groupe d’islamistes, des tablighî, dans les quartiers d’Oran[6] [6] Ce mouvement piétiste né en Inde est actuellement implanté…
suite. C’était ma première jawla, « ronde », un vendredi avant la prière
du maghrib, la troisième prière canonique de la journée, dans une petite mosquée. Après avoir été présenté aux six membres de la jama`a, un chef de jawla est désigné, qui désigne à son tour quelqu’un pour chaque tâche. Mon introducteur est chargé ce jour-là du tamhîd, « préparation », ce discours qui ouvre l’appétit pour le bayân (« explicitation »), admonestation qui est faite par quelqu’un d’autre. Deux adeptes sont chargés de la jawla, invitant les passants à venir assister à la prière. Le sixième se retire dans un coin pour faire le dhikr. À la troisième sortie, je m’aperçus que la situation devenait délicate. Je découvrais que l’on me percevait comme un adepte potentiel. J’ai dû arrêter cette enquête et cesser de m’afficher ainsi dans les mosquées avec un groupe dont les membres étaient tous fichés par les services de sécurité.
Quant aux agents de l’État que j’ai pu approcher, ils promettent toujours de donner des informations inédites et, en fait, ne font que répéter les évidences que colporte la presse quotidiennement. En revanche, j’ai refusé d’aller plus loin dans mon enquête quand j’ai senti que la personne que j’interrogeais était en fait un enquêteur curieux de l’intérêt que je portais au sujet. Autant le chercheur est évité par ceux-là mêmes qu’il cherche à rencontrer, autant il tente d’éviter ceux qui spontanément se proposent de l’aider. C’est le gage pour faire aboutir sa recherche et se préserver soi-même de tracas inutiles. Sur ces terrains où le danger physique est partout, la parole individuelle est plus suspecte encore, moins représentative. Comment choisir entre la révolte, la confidence intéressée et le fantasme de celui qui croit être dans le secret des dieux ?
Mon terrain confirme ce qu’Olivier Schwartz écrit dans un article qui rappelle et explicite le « paradoxe de l’observateur » qu’a énoncé le linguiste W. Labov[7] [7] Il s’agit de W. Labov cité par Olivier Schwartz [1993 :…
suite : « Pour
étudier un groupe social, il faut l’observer, mais l’observer c’est le “perturber”, donc rendre sa connaissance difficile ou impossible. » Mon expérience m’incite à dire que l’observation perturbe l’observé autant que l’observateur. Tout chercheur en sciences sociales risque d’être perçu par ses sujets comme celui qui définit la réalité, au moment où il ne fait que tenter d’exprimer le mieux possible ce qu’elle recèle. En dévoilant le réel derrière l’apparence des phénomènes, le chercheur est accusé quelque part d’en être l’auteur. Dire le réel suppose la capacité à le modifier. Quand ce réel est négatif, le chercheur ne peut qu’en être le responsable actif ou passif, c’est-à-dire celui qui par mauvaise volonté refuse d’en améliorer l’image. Qui diagnostique la douleur est censé pouvoir apporter le remède.
L’enquête et l’anthropologue
En général, dans la recherche en sciences sociales, le temps joue un rôle capital. Il permet de multiplier les sources d’information, de diversifier les moments et les situations qui permettent une meilleure perception du sens des conduites des autres et une sensibilité plus grande. Sans cette intensité dans la communication affective, il est difficile de se faire accepter par le groupe. Or, en anthropologie cette nécessaire empathie avec le terrain est le fruit d’une connaissance acquise en grande partie grâce au hasard des rencontres. Pour profiter de ces « heureux hasards », ceux qui font que l’on est là « au bon moment », il faut disposer de beaucoup de temps et accepter de « traîner » sur le terrain. Tout cela se trouve faussé par la nature d’un terrain où tout se fait dans l’urgence et la précipitation. Le nombre des enquêtes est forcément réduit. Les considérations d’ordre sécuritaire sont également importantes. Le chercheur et l’enquêté demeurent mal à l’aise et multiplient les précautions qui entravent nécessairement la spontanéité recommandée dans toute enquête sociologique.
Le terrain anthropologique exige du temps. Pour l’anthropologue de la violence et des conflits, ce temps est encore plus précieux et c’est là où, paradoxalement, le chercheur en dispose de très peu. Il faut être discret et faire vite pour pouvoir témoigner d’un terrain qui change constamment de frontières et de configurations. Il faut beaucoup de temps pour établir une complicité ou un lien affectif et découvrir l’autre pour pouvoir s’avancer. Il faut savoir prendre des biais et des détours, et choisir les moments d’écoute et d’enquête. Quand l’émotion est à son paroxysme, après un attentat ou un carnage, par exemple, les discours se déchaînent, mais demeurent hypothéqués par la situation. C’est la même chose au moment des grandes campagnes de répression policière, les forces de sécurité (et par conséquent le pouvoir) sont haïes ou adulées. Autant les discours peuvent traduire ce qui ne se dit pas d’habitude, autant ils peuvent être d’une uniformité affligeante. La prudence recommande de les écouter sans tenter de les contredire. Ces usages différenciés du temps apparaissent plus clairement selon les lieux.
En Algérie, le moyen le plus adéquat pour se faire une idée exacte des conséquences, par exemple, d’un attentat est de se rendre sur place. Or, ceci suppose un déplacement qui est rendu difficile par les conditions de sécurité. La plupart des villes où sévit le terrorisme ne sont pas desservies par l’avion, il faut s’y rendre par route ou par train, qui sont les moyens de transport les mieux indiqués pour la connaissance du terrain, mais aussi les plus risqués étant donné les « faux barrages » établis dans le pays.
Le voyage par route est un moyen particulièrement propice à une meilleure connaissance du terrain. C’est ainsi que l’on peut se rendre compte de l’ampleur des changements intervenus en Algérie depuis le début de ces événements. Les barrages de police se sont multipliés sur les routes avec des dispositifs de guerre déclarée. L’état de l’agriculture renseigne également sur l’évolution de la situation. Les champs sont abandonnés chaque fois que les groupes islamistes armés reprennent le terrain. Mais l’angoisse du « faux barrage » est si présente qu’elle arrive à émousser les velléités les plus téméraires, et elle est justifiée quand la presse rapporte quotidiennement le nombre de victimes de ces faux barrages. Les transports publics ne circulent plus qu’entre six heures du matin et six heures du soir. Le train non plus n’est plus un moyen sûr quand il peut être brûlé et les voyageurs détroussés ou tués.
Je suis parti une fois avec un ami qui m’accompagnait dans mes recherches sur le terrain ; on avait pris le train entre Oran et Alger. C’était le début de la violence armée et je ne maîtrisais pas tous les codes que les habitués des transports en commun respectaient scrupuleusement dans l’espoir d’échapper à la mort si le train était intercepté par des gia. Il ne fallait ni fumer ni lire des journaux. Ces interdits étaient devenus publics et largement respectés dans les zones où les islamistes étaient fortement présents. Le train traversait Blida et tout le monde avait éteint sa cigarette et cachait les journaux. Nous étions les seuls à continuer à lire et à fumer. Tout le monde nous regardait étonné, ensuite inquiet pour nous. Peu à peu cette inquiétude se transforma en suspicion quand le train ralentit. Mon ami s’était levé pour aller aux toilettes, quelqu’un le suivit. Je remarquai le manège et commençai à me poser des questions. Mon ami revint et celui qui l’avait suivi avait une mine plus détendue. Je compris alors que nos voisins avaient eu peur de nous. Ils nous avaient sûrement pris pour des terroristes. Ce n’est qu’en racontant l’histoire à un ami à Alger que nous nous sommes rendu compte des risques que nous avions courus par ignorance.
Le lendemain je partis seul à Boufarik où devait m’attendre un ami chez qui je devais passer la nuit à Ouled Aïch, un quartier périphérique de Blida, fief des islamistes. Le train que j’avais pris prit du retard à cause d’une bombe qui avait été désamorcée après avoir été découverte sur les rails. Nous l’avons appris à l’arrivée. Mon ami qui l’avait su était reparti sans m’attendre. Il était environ huit heures du soir et il faisait déjà nuit noire à cause de l’hiver. Je me trouvais dans cette gare désolée à l’orée de ce village qui me paraissait particulièrement lugubre, au cœur du triangle de la mort comme la presse avait baptisé cette région, avec dans mon cartable toutes mes notes sur la violence et notamment un document portant sur la « désobéissance civile »[8] [8] C’est un opuscule qui fut rédigé, à la veille de la…
suite. Je réalisais le danger que je courais. En pleine nuit à Boufarik où je ne connaissais personne, j’étais à la merci d’un attentat terroriste ou d’une arrestation pour colportage de documents subversifs. Je résolus alors de prendre un taxi clandestin au prix fort pour arriver vers vingt et une heures chez mon ami qui mit du temps à m’ouvrir tant l’angoisse provoquée par des coups frappés à la porte à une telle heure était grande dans cette zone.
Pour qui travaille sur le phénomène de la mort, le cimetière est un lieu incontournable. Assister à certaines obsèques, noter les différences des attitudes devant la mort, entre hier et aujourd’hui, entre ceux qui sont morts de mort violente et les autres ; faire attention aux formes des sépultures et aux matériaux qui les composent sont autant d’éléments précieux pour celui qui tente de comprendre les logiques sous-jacentes au phénomène de la violence meurtrière. En Algérie, le cimetière fut un terrain privilégié des affrontements bien avant la violence terroriste. En 1990, la presse signalait déjà que les islamistes profanaient les tombeaux des martyrs de la guerre de libération nationale. Propagande ou vérité ? Peu importe, plus tard les islamistes radicaux s’attaqueront à certaines sépultures jugées non orthodoxes parce qu’elles étaient maçonnées et appelleront à plus d’humilité en cassant le marbre des tombes. Le cimetière est donc un enjeu et sa fréquentation peut se révéler risquée.
Lors de l’une de mes enquêtes, j’ai été intrigué par quelques tombes fraîchement construites, toutes flanquées de la même plaque portant l’inscription « X musulman » suivi d’un numéro et d’un toponyme. S’agissait-il de soldats ou de terroristes tués dans un accrochage ou de personnes mortes sous la torture et qui étaient enterrés dans l’anonymat avec cette curieuse désignation ? J’ai résolu alors de prendre les photos de ces tombes. Mais prendre des photos dans un cimetière nécessite des précautions inouïes. Sans être formellement interdit, l’acte est considéré comme une sorte de profanation des morts. En dehors d’obsèques officielles, photographier une tombe est un geste réprouvé moralement et suspect socialement. C’est pourquoi un minimum de précautions est à observer. Il faut que le cimetière soit vide, c’est-à-dire qu’il faut venir tard, ce qui est dangereux quand les islamistes y viennent pour profaner les sépultures. Le gardien du lieu peut être un agent de la sécurité prêt à interpeller le photographe iconoclaste.
Des sources d’informations plus ouvertement taxées de parti pris peuvent être d’un grand apport pour le chercheur quand il s’entoure des précautions d’usage. Il faut préciser que nous sommes après octobre 1988, date de l’explosion sociale qui a permis l’avènement du multipartisme et d’une presse indépendante du pouvoir. Des partis et des personnalités ont créé des journaux qui ont bouleversé radicalement la donne en matière d’informations. Quelques titres ont fini par s’imposer même s’ils sont parfois considérés comme particulièrement proches de telle ou telle tendance politique. D’autres sont manifestement les porte-parole de certains partis et clans. Cette pluralité permet au lecteur de recevoir des informations à partir desquelles des données plus ou moins fiables peuvent être reconstruites. Ceci n’est pas pour autant suffisant. Aux yeux des détracteurs du pouvoir (islamistes et autres) toutes les informations publiées de l’intérieur sont systématiquement frappées de suspicion.
Sur le plan méthodologique, on peut supposer que, malgré une relative liberté depuis 1988, la presse peut être manipulée ou obligée de composer avec les forces en présence. Pour ces raisons, le chercheur est tenu de recourir à d’autres sources supposées être placées hors de l’influence du pouvoir, comme la littérature d’information et de propagande islamiste. Comment démêler l’information de la propagande[9] [9] Le journal londonien El Hayât a constitué pour les islamistes…
suite ? Là aussi personne n’est à l’abri des manipulations et des instrumentalisations. Cette littérature était, jusqu’à une date récente, inaccessible en Algérie. Se la procurer à l’étranger était coûteux et risqué. En la faisant entrer dans le pays, on pouvait être accusé de propagande subversive. Il a fallu attendre le récent développement de l’Internet pour pouvoir y accéder à travers des sites spécialisés.
Malgré une politique de communication médiocre, hésitante et inique la télévision peut constituer une source d’informations quant aux faits et à la philosophie qui les sous-tend. D’autre part, le prêche qui est pratiqué par les deux tendances est devenu enjeu important entre le pouvoir et l’opposant islamiste. Aux imams islamistes incendiaires qui tentent d’imputer la crise au régime le pouvoir répond par la voix d’imams officiels prêchant en direct sur les écrans de la télévision nationale tous les vendredis.
La parole collective qui circule dans les blagues et les rumeurs est, dans pareilles situations, particulièrement fréquente. Elle constitue, à ce titre, un indicateur de première importance et un matériau privilégié pour celui qui travaille sur l’imaginaire social avec ses peurs et ses attentes. « L’insécurité se présente comme un “champ illimité de paroles”. » [Ackerman et al., 1983 : 49] « La rumeur est alors l’une des formes possibles de l’expression spontanée de ce malaise social, qui agit soit dans le sens de la contestation […], soit pour protéger et renforcer une figure sociale fragilisée. » [Nassif Tar Kovacs, 1998 : 10]
En Algérie, la rumeur a atteint des degrés tels qu’à un certain moment l’information officielle était devenue pour l’essentiel la réfutation (takdhîb) des « rumeurs et allégations » des médias étrangers, notamment français et britanniques, repris par la presse locale. Ce qui soulève la question de la presse : doit-elle être considérée comme une source de rumeurs, un vecteur de la rumeur ou l’amplificateur de celle-ci ? Il est intéressant de constater que certaines rumeurs fonctionnent mieux que d’autres parce qu’elles répondent aux attentes du groupe et à la perception qu’a celui-ci de la réalité. La rumeur permet de fantasmer et de dénoncer sans courir un grand risque. Quand elle affirme que l’émir Kada Benchiha traqué par les forces de sécurité a pu s’échapper grâce à un nuage, inespéré par temps ensoleillé, qui est venu le cacher à ceux qui le poursuivaient, le désir se fait fantasme. En attribuant des miracles à un chef islamiste, le citoyen dit son soutien aux groupes armés. Par ailleurs, les rumeurs qui ressassent les atrocités et l’horreur sont des tentatives de domestiquer le réel pour maîtriser la peur. C’est rendre l’événement « inoffensif », le réduire à ce qu’il est, une atrocité, une anormalité que le groupe tente de circonscrire en se préservant des méfaits. La rumeur contribue à déréaliser la violence. Il existe des rumeurs exprimant la fragilité du Moi collectif qui tente de se refonder. Celles qui ont circulé en Algérie sur la non-circoncision de certains terroristes, sur la participation de juifs et de musulmans d’Europe aux côtés des « fous de Dieu », sont significatives. En même temps qu’elles servent à « diaboliser » l’Autre, elles tentent de préserver le Moi collectif vacillant sous la force du bouleversement de la réalité.
En Algérie, la dérision est un signe d’impuissance et un indice de résistance : impuissance à inverser concrètement le cours des choses, mais force de résistance aux multiples effets traumatiques. Les blagues qui circulent sont des sortes de caricatures verbales. C’est un moyen d’imposer le point de vue du bas par la satire et la moquerie. La dérision pratiquée à une échelle aussi large et dans toutes les couches sociales permet de saisir les enjeux des affrontements à travers des situations qui sont mises en scène. Les plaisanteries dépeignent un Algérien faible et impuissant qui tient souvent des propos de femme. Cette « sexuation symbolique » renseigne à la fois sur le machisme ambiant et sur les atteintes de l’image sociale de la virilité. En général, les blagues qui circulent montrent un peuple se moquant des ambitions des uns et se réjouissant des humiliations subies par les autres. En même temps qu’elles signalent le dédain manifesté à l’égard d’un groupe archaïque, elles soulignent fortement la jouissance que procure cette violence accomplie par procuration.
La dérision, en tant que discours social, signale combien la violence et la mort ont été banalisées. Elle indique que la violence n’est pas systématiquement condamnée, mais semble même valorisée en tant que réponse à certaines attentes enfouies. Grâce à ces matériaux, apparemment dérisoires, on perçoit la société dans sa profondeur. Au-delà de l’épiphénomène, on débusque le structurel.
Nombreux sont ceux qui réfléchissent sur la question de la violence en Algérie et qui le font à partir d’un point de vue de militant. Les uns sont dans une sorte de mépris et de haine vis-à-vis de ceux qui les ont pris pour cibles privilégiées dès le départ, les autres s’attaquent presque exclusivement au pouvoir en taisant ce qui pourrait suggérer une quelconque responsabilité de la mouvance islamiste. Leurs raisons peuvent être multiples : calcul politique, culpabilité d’être parti. Dans des élans pathétiques, en dénonçant le pouvoir, certains pensent ainsi se rapprocher de son opposition populaire. D’autres tiennent un discours privilégiant l’horizon d’attente de pays d’accueil, presque tous occidentaux. En France, par exemple, qui pour des raisons historiques a été la première destination d’exil des intellectuels algériens, l’opinion publique avait du mal à intégrer un discours dénonçant les islamistes qui ont été spoliés de leur victoire électorale. Pétrie par une histoire où révolutions et soulèvements populaires ont toujours eu raison des pouvoirs tyranniques, cette opinion ne pouvait percevoir ces malheureux vainqueurs que comme des victimes. Pour se faire « entendre », le discours à destination de cette opinion est alors réajusté par calcul, convenance ou inadvertance. Certains intellectuels exilés préfèrent, dans ce cas, épargner ceux qui les ont forcés à l’exil pour ne s’attaquer qu’à ceux qui n’ont pas su les en protéger.
J’ai privilégié un angle d’approche qui explique mon intérêt pour toutes les formes de violence meurtrière. Par-delà les causes historiques immédiates, ce sont les paradigmes « archaïques », au sens où l’entend E.J. Hobsbawm, qui m’intéressent. J’ai essayé de me pencher sur les topoï dans leur rémanence et leur récurrence : dans cette perspective, l’analyse de l’événement « mort » et les discours qu’il implique et suscite contribuent à une meilleure compréhension du système de signification lui-même. En réalité des « logiques » (masquées ?) sont sous-tendues par des valeurs éthico-normatives comme l’honneur, le sacrifice, le patriotisme, le martyre. ■
* Ce texte a été rédigé lors d’un séjour que j’ai passé à l’Institut d’ethnologie méditerranéenne et comparative d’Aix-en-Provence. Je voudrais ici remercier son directeur, Christian Bromberger, ainsi que celui de la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme, Robert Ilbert. Je suis particulièrement redevable à Dionigi Albera pour sa relecture et ses remarques.
Bibliographie
Références bibliographiques
Barley N., 1997, L’anthropologie n’est pas un sport dangereux, Paris, Payot/Rivages (coll. « Voyageurs Payot »).
Benkheira M.H., 1990, L’Algérie ; vers un État islamique ? numéro spécial, Peuples méditerranéens, 52-53 : 81-89
Chaumont J.-M., 1997, La concurrence des victimes. Génocide, identité, reconnaissance, Paris, La Découverte.

Geertz C., 1983 (1972), Bali. Interprétation d’une culture, Paris, Gallimard.

– 1996, Savoir local, savoir global, Paris, puf.

Labov W., 1978, Le parler ordinaire, Paris, Minuit.

Moussaoui A., 1990, « La mosquée au péril de la commune », Peuples méditerranéens, 52-53 : 81-89.

– 1994, « De la violence au Djihâd », Annales HSS, 6 : 1315-1333.

– 1998a, « La mosquée en Algérie. Religion, politique et ordres urbains », in J. Dakhlia (sous la dir. de), Urbanité arabe. Hommage à Bernard Lepetit, Paris, Sindbad : 257-295
– 1998b, « La violence en Algérie. Des crimes et des châtiments », Cahiers d’études africaines, 150-152 : 245-269.
– 2000, « L’échange de la mort. Un discours du changement », communication au colloque Cultures, sociétés et territoires : hommage à Clifford Geertz, 4-6 mai 2000, Sefrou (Maroc).
Nassif Tar Kovacs F., 1998, Les rumeurs dans la guerre du Liban. Les mots de la violence, Paris, Éd. du cnrs.
Schwartz O., 1993, « L’empirisme irréductible », in Nels Anderson (ed.), Le Hobo. Sociologie des sans-abri, Paris, Nathan.
Tawil C., 1999, Al-haraka al islamiya l musallaha fî al djazâir, Beyrouth, D¯aran-n¯ahâr.
Notes
[ 1] Je préfère parler de violence politique pour éviter d’avoir à justifier le terme « guerre civile ».
[ 2] Alors que les différents observateurs parlaient déjà de 100 000 morts environ en 1996, le bilan
officiel établi pour la période allant du 1er janvier 1992 à décembre 1997 ne décompte que 26 536 morts et 21 137 blessés. Le département d’État américain avance le chiffre de 70 000 morts ; plus vraisemblable selon ceux qui contestent le bilan officiel dont les chiffres ignoreraient les pertes des islamistes armés.
[ 3] Contrôles militaires ou policiers simulés par les islamistes.
[ 4] Il s’agit de M.H. Benkheira, coordinateur du numéro L’Algérie ; vers un État islamique ? de la
revue Peuples méditerranéens.
[ 5] Ce sont des groupes d’autodéfense, appelés communément « patriotes » et officiellement
« groupes de légitime défense » (gld). Ils ont été armés par l’État pour assurer leur propre défense et celle de leurs familles.
[ 6] Ce mouvement piétiste né en Inde est actuellement implanté dans le monde entier. Il a pour
credo la (ré)islamisation des mœurs par la prédication non violente.

[ 7] Il s’agit de W. Labov cité par Olivier Schwartz [1993 : 271].

[ 8] C’est un opuscule qui fut rédigé, à la veille de la grève de 1991, par les idéologues du fis, à
l’attention de ses sympathisants. Il explique en 21 points ce qui doit être entrepris pour manifester sa désobéissance à l’État.

[ 9] Le journal londonien El Hayât a constitué pour les islamistes une véritable tribune amplifiant la
portée de leurs communiqués, tracts, fatwa-s et opuscules de propagande idéologique. Voir à ce propos l’ouvrage en arabe de Camille Tawil, lui-même ancien journaliste à El Hayât et qui reprend l’essentiel des publications et des interviews diffusées [1999].
Résumé

À propos d’un terrain en Algérie affecté depuis presque une décennie par une violence meurtrière, l’auteur s’attache à montrer comment l’anthropologue peut tenter de débusquer une logique dans le chaos ambiant. Dans un conflit où la prise de parole est un enjeu fondamental, et l’opinion personnelle une hérésie à combattre à mort, le travail du chercheur, sans être aisé, n’est pas impossible. L’article essaie de mettre en évidence ses motivations, ses enjeux et ses angoisses, voire les risques qu’il entraîne.
Résumé

À propos d’un terrain en Algérie affecté depuis presque une décennie par une violence meurtrière, l’auteur s’attache à montrer comment l’anthropologue peut tenter de débusquer une logique dans le chaos ambiant. Dans un conflit où la prise de parole est un enjeu fondamental, et l’opinion personnelle une hérésie à combattre à mort, le travail du chercheur, sans être aisé, n’est pas impossible. L’article essaie de mettre en évidence ses motivations, ses enjeux et ses angoisses, voire les risques qu’il entraîne.
Mots-clés
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violence, terrorisme, islamisme, Algérie

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