Много шаблонов для WordPress на wordpreso.ru
Вы просматриваете: Главная > آراء ومقالات > LES NOUVELLES TÂCHES DE L’ANTHROPOLOGIE MODERNE

LES NOUVELLES TÂCHES DE L’ANTHROPOLOGIE MODERNE

Bronislaw MALINOWSKI 1941

LA NÉCESSITÉ D’UNE ANTHROPOLOGIE
APPLIQUÉE.

L’évolution culturelle, c’est le processus par lequel l’ordre existant d’une société, c’est-à-dire sa culture sociale, spirituelle et matérielle, passe d’un type à un autre. L’évo­lu­tion culturelle englobe donc les processus plus ou moins rapides de change­ments dans la constitution politique d’une société; dans ses institutions intérieures et ses méthodes de colonisation territoriale ; dans ses croyances et ses méthodes de con­naissance ; dans son instruction et ses lois ; de même qu’en ce qui concerne ses outils essentiels et leur emploi, la consommation des biens sur laquelle est fondée son économie sociale. Au sens le plus large du terme, l’évolution culturelle est un facteur permanent de civilisation humaine ; elle se fait partout et en tous temps. Elle peut être provoquée par des facteurs et des forces jaillissant spontanément à l’intérieur de la communauté, ou elle peut se produire au contact de cultures différentes. Dans le pre­mier cas, elle prend la forme d’une évolution indépendante ; dans le second, elle constitue le processus qu’en anthropologie on appelle généralement diffusion.

Actuellement, cependant, l’évolution culturelle connaît dans ses deux variantes une rapidité et une ampleur sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Les inven­tions techniques, les développements de l’industrie et de l’organisation financière et com­merciale ont accéléré l’évolution du monde occidental, lui assurant une domi­nation matérielle de grande envergure. Le progrès mécanique, cependant, n’a pas été accompagné par un contrôle correspondant des conditions sociales et de la culture spirituelle. Le monde occidental est divisé par la guerre et par le danger de nouvelles guerres ; par un conflit aigu entre les principes politiques et par l’incapacité, dans la plupart des pays, de faire face aux problèmes économiques les plus urgents. Jusqu’ici insolubles, les problèmes de l’économie et de la politique mondiale, du droit interna­tional et de la réaction nationaliste, constituent une phase de l’évolution culturelle. Mais l’anthropologue n’a pas été appelé à traiter de ces questions dans un esprit de recherche désintéressée et de compréhension scientifique qui pourrait avoir une va­leur pour les générations futures. Il peut être autorisé, pour le moment, à indiquer que certaines conclusions, valables et précieuses par rapport à des peuplades primitives, pourraient aussi être appliquées avec succès à nos propres sociétés. L’anthropologue pourrait aussi réfléchir utilement sur le fait qu’évolution. et diffusion sont des proces­sus qui ne sont pas aussi différents qu’ils semblent l’être au premier abord. L’évolution culturelle en Afrique ne diffère pas profondément de ce qui actuellement transforme les contrées rurales et arriérées de l’Europe, qui passent du stade de communautés paysannes vivant selon des systèmes économiques locaux séculaires, selon des systè­mes de parenté traditionnels, à celui de nouveaux groupements de type prolétarien, tels qu’on en trouve dans les zones industrielles des ]États-Unis, d’Angleterre et de France.

Mais pour de multiples raisons, il est plus simple et plus profitable d’étudier les processus de diffusion dans un domaine qui, étant plus éloigné, peut être étudié avec un plus grand détachement et on les questions sont en même temps plus simples et sous le contrôle plus direct des facteurs d’évolution. Il est aussi préférable de choisir pour notre étude une zone large mais bien définie, une zone où un organisme de recherches a déjà progressé au cours des dernières années. En Afrique, nous avons eu dernièrement un certain nombre d’études sur le vaste mouvement qui s’opère à partir des conditions tribales, Vers une occidentalisation partielle des indigènes [i].

L’anthropologue devient de plus en plus conscient du fait que l’étude de l’évolu­tion culturelle doit devenir l’une des tâches principales sur le terrain et en matière de théorie. La fiction de l’indigène « non contaminé » doit être laissée en dehors de la re­cherche sur le terrain et en dehors de l’étude. Il est incontestable que l’indigène « non contaminé » n’existe nulle part. L’homme de science doit étudier ce qui est et non ce qui aurait pu être. Bien que son intérêt essentiel soit la reconstitution du passé tribal, il doit néanmoins étudier l’indigène tel qu’il est actuellement, soumis aux influ­ences occidentales. Ce n’est que sur la base de ce qui demeure (le l’ancienne culture, tout en récoltant les souvenirs d’informateurs âgés et en examinant minutieusement les vieil­les archives, qu’il peut reconstituer les conditions tribales préexistantes et procéder à la reconstitution du passé.

Cependant, le savant moderne est également conscient que poux apprécier ce qu’est la diffusion, il est nécessaire de l’étudier empiriquement et de première main. Le travail sur le terrain, sur une large échelle, dans l’Afrique d’aujourd’hui devient par lui-même une tâche scientifique. Le devoir de l’ethnologue, en tant que chroniqueur d’événements contemporains, est de décrire et d’analyser une des phases les plus signi­fi­catives de l’histoire de l’humanité, à savoir l’actuelle occidentalisation du mon­de. Les observations faites sur J’évolution culturelle, telle qu’elle s’opère sous nos yeux, nous révèle également les lois générales de la diffusion ; elles fournissent le matériel pour la compréhension de certains aspects de la culture humaine – la ténacité des croyances et des modes de vie traditionnels ; les raisons pour lesquelles certains aspects de la culture se diffusent plus rapidement que d’autres – en bref le caractère dynamique du processus.

En tant qu’humaniste, il devrait être Conscient que ce processus implique des intérêts humains et des passions humaines qui se trouvent encore pour une grande part sous le contrôle absolu de représentants de l’active civilisation occidentale. Ce contrôle n’a pas toujours été scientifiquement éclairé par une connaissance de tous les faits mis en cause. Même aujourd’hui, nous devons nous demander si les changements intervenus dans les sociétés indigènes sont tels qu’ils puissent procurer une existence commune faite de coopération harmonieuse ; ou doivent-ils conduire à des forces, temporairement réprimées mais puissantes, de rupture, de bouleversement et des catastrophes historiques d’une ampleur sans précédent ?

Il y a une obligation morale à tout appel, même à celui d’un spécialiste scienti­fique. Le devoir de l’anthropologue est d’être l’interprète juste et fidèle de l’indigène. Ce n’est pas seulement un devoir de gratitude pour les services reçus sous forme d’informations, de bonne volonté et de générosité -et pourtant même cela imposerait à celui qui étudie l’humanité primitive des obligations particulières. C’est la preuve du fait que celui qui travaille sur le terrain comprend ou devrait comprendre les condi­tions dans lesquelles vivent les races indigènes. Il doit être capable de préciser aux commerçants, aux missionnaires et aux exploitants les besoins réels des indigènes et ce dont ils souffrent le plus sous la pression de l’intervention européenne. Il n’y a aucun doute que le destin des races indigènes ait été tragique dans le processus de contact avec l’invasion européenne.

Il y a une certaine ironie à parler de la « propagation de la civilisation occi­den­tale », d’ « apporter aux indigènes les bienfaits de notre culture », du « double man­dat » et du « fardeau de l’Homme Blanc ». En réalité, l’historien de l’avenir ne doit pas oublier que dans le passé les Européens ont parfois exterminé des tribus entières ; qu’ils ont exproprié la plus grande partie du patrimoine de races primitives ; qu’ils ont introduit l’esclavage sous une forme particulièrement cruelle et néfaste ; et que, même s’ils l’ont aboli ultérieurement, ils ont traité les Noirs expatriés comme des proscrits et des parias.

L’indigène a encore besoin d’aide. L’anthropologue, incapable de le percevoir, inca­pable d’enregistrer les erreurs tragiques commises à certaines époques avec les meilleures intentions, à d’autres sous la pression d’une nécessité implacable, reste un archéologue recouvert de poussière académique et vivant dans un paradis illusoire. La recherche peut-elle avoir une utilité pratique ? Il était coutumier, dans certaines colo­nies africaines, lorsqu’un tort irrémédiable avait été causé, lorsque les choses étaient parvenues à une impasse, de nommer « une commission d’enquête scientifi­que » – en réalité pour sauver la face du gouvernement et pour étouffer les scrupules de la conscience. Mais pour être utile, la recherche doit être inspirée par le courage et l’à-propos. Elle doit être résumée par cette politique constructive et cette prévision rai­son­nable qui permettent des résultats valables, et avoir le courage d’appliquer les remèdes nécessaires.

Allons-nous de ce fait mêler politique et science ? D’une certaine façon, « oui » incontestablement, car si le savoir permet la prévision et si la prévision signifie puissance, c’est une affirmation universelle de résultats scientifiques d’insister sur le fait qu’ils ne peuvent jamais être utiles ou utilisés par ceux qui possèdent l’influence. L’importance du contact et de l’évolution culturels comme sujet de recherche a été reconnue dans la plupart des pays où les affaires coloniales avaient une importance pratique et où l’anthropologie s’est montrée florissante. Historiquement, peut-être, la palme de la priorité appartient-elle à la Hollande où il suffit de citer des pionniers tels que C. Snouck Hurgronje, qui fut capable à la fois de prêcher et de mettre l’anthropo­lo­gie en valeur dans un traitement juste et rationnel des indigènes ; C. van Vollen­hoven, dont l’intérêt pour le droit coutumier fut aussi révélateur sur le plan théorique qu’il fut influent dans la pratique ; le travail ethnographique de missionnaires et d’ad­mi­nis­trateurs, tout autant que l’influence plus récente d’administrateurs expéri­mentés tels que van Eerde et Schrieke.

L’Office Colonial Allemand d’avant-guerre encourageait les études ethnographi­ques, bien qu’il n’ait pas eu le temps de combiner les résultats de la connaissance scientifique avec les progrès de la politique administrative sur une grande échelle. Mais en Allemagne, des savants de premier plan en matière de cultures et de langues primitives, tels que Westermann et Thurnwald, ont très tôt découvert au cours de leur carrière scientifique l’importance théorique et pratique des études sur l’évolution culturelle.

En France, les travaux de Delafosse, Labouret et Maunier prouvent que les pro­blè­mes d’évolution et de contact culturels sont pris en considération par les savants comme par les hommes de pratique.

Récemment, l’intérêt pour l’évolution culturelle est devenu dominant en Angle­terre et aux États-Unis. Les noms de W. H. Rivers et du Capitaine G. H. L. Pitt-Rivers viennent en tête de la liste des premiers savants anglais. Les travaux des Départe­ments d’Anthropologie de Sydney et du Cap, sous la direction de A. R. Radcliffe-Brown ; l’enseignement et la recherche à Cambridge, Londres et Oxford ; l’intérêt particulier témoigné par le Royal Anthropological Institute pour l’évolution culturelle et l’anthropologie appliquée – tous ont commencé presque simultanément à l’initiative américaine associée aux noms de Wissler, Redfield, Parsons, Herskovits et Radin ; comme P. H. Buck (Te Rangi Hiroa) et Felix Keesing travaillant à Honolulu. L’Inter­na­tional Institute of African Languages and Cultures, depuis sa fondation en 1926, a tenté de porter le problème au delà des frontières nationales et, évitant toutes ques­tions politiques, a organise la recherche sur les problèmes du contact culturel dans toutes les colonies africaines, avec la coopération de la science, des missions et des administrateurs de tous les pays intéressés [ii].

Malheureusement, il subsiste encore dans certains milieux une opinion puissante mais erronée selon laquelle l’anthropologie appliquée est fondamentalement différente de l’anthropologie théorique et académique. La vérité est que la science commence avec les applications. Un physicien, un chimiste ou un biologiste le savent par cœur. Qu’est-ce que l’application en matière de science et quand la « théorie», devient-elle pratique ? Quand elle nous permet d’abord de saisir la réalité empirique de façon pré­ci­se ; en d’autres termes, dès que la théorie est vraie, elle est également « appliquée » dans le sens où elle est confirmée par l’expérience. D’une part, les concessions mutu­el­les entre la maîtrise et l’intervention humaine et d’autre part, le cours des événe­ments naturels, constituent la seule base solide pour la science expérimentale. Il suffit de se souvenir comment les découvertes révolutionnaires, bien que d’abord stricte­ment théoriques, de Galvani et de Volta ont, à la suite des contributions d’Ampère et de Faraday, de Kelvin et de Marconi, transformé notre maîtrise de l’électricité et de l’éther. Les réalisations prodigieuses de la technologie moderne sont l’aboutissement légitime et direct des recherches isolées et désintéressées du polonais Copernic, des italiens Galilée et Torricelli, du français Descartes, de l’anglais Newton, du hollandais Huygens et de l’allemand Leibnitz. De même que dans la technologie ordinaire, aucun aspect de la théorie physique n’est hors de propos, de même la technologie sociale est simplement l’aspect empirique de la théorie sociale.

Ainsi l’anthropologie scientifique doit-elle être pratique. Un corollaire immédiat se pose ici : l’anthropologue scientifique doit être l’anthropologue de l’indigène en évo­lution. Pourquoi ? Parce que ce qui existe aujourd’hui, ce n’est pas une culture pri­mitive isolée mais une culture en contact et en évolution. Dans la mesure où l’on tente une reconstitution, ce doit être sur la base de ce qui peut être étudié dans le présent. Une discussion des orientations et des tendances à l’évolution sera un dérivé théorique et constructif de l’observation. L’histoire a, par définition, un avenir tout autant qu’un passé. Si l’anthropologie a été très souvent une fuite dans l’exotisme, l’histoire, elle, est souvent demeurée un refuge pour ceux qui préfèrent un passé mort et enterré, à la tradition vivante et active. La tendance antique et roman. tique à la rétrospective et à la reconstitution n’est souvent rien d’autre qu’une fuite devant les résultats réels. En sciences naturelles, le savant recherche les forces fondamentales – mécaniques, chi­mi­ques, électromagnétiques – en grande partie dans le but de les mettre en valeur pour une utilisation future par l’homme. En sociologie, les critères de pertinence, de puis­sance et de vitalité sont au moins aussi importants. Une fois que nous avons admis cela, nous voyons que l’anthropologie affrontant l’étude de l’évolution cultu­relle ne peut finalement éluder les grands problèmes pratiques qui appartiennent à la politique coloniale constructive [iii].

Le domaine de l’évolution culturelle est un domaine dans lequel il est impossible de garder séparés les résultats théoriques et pratiques impliqués. L’homme pratique est intéressé par l’évolution culturelle, l’administrateur par les règlements politiques et législatifs, le missionnaire par le change. ment de religion et de morale, le colon et l’entrepreneur par les possibilités de travail, de production et de consommation indi­gènes. Les motivations et les intérêts des Européens entrés dans l’administration, le travail ou l’enseignement désintéressé, ou l’évangélisation, sont bien entendu non-scientifiques, mais ils constituent manifestement une partie intrinsèque de la situation présente en Afrique et ailleurs. D’autre part, il est possible de démontrer que la plupart des intérêts et des motifs des opérations d’ordre pratique en Afrique peuvent être formulés en termes qui ne sont pas différents de ceux du sociologue. Le prospecteur qui veut faire fortune et s’en aller ensuite n’a nul besoin de se soucier du moment où son activité fait naître la rancune, la méfiance à l’égard des Européens, la haine raciale, ou même une misère économique profonde. Le colon qui pense à l’avenir, aux générations à venir, devra garder présents à l’esprit les problèmes des rapports futurs entre races, il devra éviter les injures graves ou même d’insulter les voisins noirs de ses enfants blancs. La question de la santé des tribus africaines, ou même de leur survie, celle d’une vie communautaire saine émergeant progressivement du chaos de la détribalisation, le problème de savoir comment certaines modifications apportées à la loi indigène donneront naissance à des adaptations défectueuses et jusqu’à quel point, avec les meilleures intentions, la moralité sexuelle doit être modifiée – tout cela intéresse autant le sociologue que, l’homme pratique.

Dans l’étude de l’évolution culturelle, nous avons d’autres raisons de savoir pour­quoi l’aspect pratique est particulièrement utile pour la recherche et pourquoi la pleine coopération des administrateurs européens en Afrique est nécessaire à l’étude intelli­gente de tous les problèmes. La raison en est que nous avons peut-être dans la politi­que coloniale l’approche la plus étroite d’une expérience, à certains moments pratique­ment une expérience contrôlée, à trouver dans la science sociale. Dans l’admi­nistra­tion par exemple, le principe de l’Indirect Rule (administration indirecte) est un prin­cipe où des résultats pratiques sont envisagés sur une bonne base théorique. Étudier académiquement ce qui arrive dans différentes expériences sous l’Indirect Rule, sans être conscient des difficultés pratiques et des prévisions d’un travail sans heurts, signi­fierait manifestement être aveugle à l’aspect réellement dynamique de tout le problème.

Ainsi l’administration indigène doit-elle clairement planifier le système législatif, qui sera toujours une combinaison de coutumes indigènes et de principes européens de justice, puis appliquer ce système. Les financiers doivent également organiser les impôts et établir le budget des dépenses pour la santé et l’enseignement. Dans tout cela, nous avons d’une part la planification et de l’autre un processus par lequel les qualités comme les défauts, les difficultés et le succès de la planification se vérifient. L’anthropologue qui ne peut participer aux conseils intérieurs de la politique adminis­trative, perdra une occasion précieuse d’observer comment se poursuit une expérience sociale.

Ainsi l’instruction en Afrique est planifiée, financée et dirigée par des Européens qui, en règle générale, travaillent à des fins pratiques définies. En même temps, l’hom­­me de pratique européen moyen qui organise et poursuit l’enseignement en Afrique n’est ni un ethnologue ni même un sociologue. En général, il n’a pas con­science do la portée culturelle, sociale et politique du processus pédagogique. Surtout, il n’a généralement pas étudié le système indigène africain d’enseignement. Le résultat en est que nous produisons souvent des Africains instruits qui n’ont leur place ni dans le monde tribal, ni dans la communauté européenne. C’est le devoir de l’anthropo­lo­gue « de contact » d’étudier cette question dans son contexte et dans ses applications les plus larges. Séparer ici les implications pratiques des résultats théoriques serait aussi difficile qu’inutile.

Je pense que du fait de la discussion en Cours, la convergence totale des intérêts pratiques d’une part et des intérêts de l’anthropologie fonctionnaliste d’autre part, est devenue de plus en plus évidente. Les deux sortes d’intérêts se concentrent sur les mêmes sujets : démographie et lois ; autorité tribale et régime foncier ; compréhen­sion de la vie familiale, de la morale sexuelle et des systèmes de parenté comme fac­teurs locaux et de coopération. Tous ces sujets sont manifestement aussi impor­tants pour l’administrateur qu’ils sont intéressants pour l’anthropologue fonction­naliste. Le pédagogue trouvera que l’argument complet d’une analyse fonctionnaliste est étroite­ment concerné par le problème de savoir comment la culture se transmet de généra­tion en génération. Le missionnaire trouvera que l’étude de la religion comme principe d’intégration est essentielle à son oeuvre d’évangélisation et ait développe­ment de tout ce qui est solide, constructif et réel dans le paganisme, en des formes plus élevées d’une religion occidentale. Ainsi, ce n’est pas seulement le sujet mais le type d’intérêt qui demeure identique. Le fonctionnaliste est essentiellement intéressé par la façon dont les institutions opèrent, ce à quoi elles parviennent et comment leurs différents facteurs sont reliés les uns aux autres. D’une Certaine manière, cela implique aussi la question de savoir comment les institutions peuvent être transfor­mées. Toute l’approche fonctionnaliste est basée sur le principe de la plasticité de la nature humaine et des possibilités du développement culturel. Elle contient aussi un avertissement : la coutume est tenace et il est difficile de transformer une famille afri­caine en une famille chrétienne, ou le système d’administration en quelque chose qui approche de l’idéal occidental ; ce qui s’explique par la complexité et l’assemblage de toutes les activités humaines. La règle générale selon laquelle une transformation lente, progressive et bien planifiée peut parvenir à ce qu’un débrouillage opéré au petit bonheur, de manière fortuite, ne ferait que rendre confus, constitue -donc une morale à tirer de l’analyse fonctionnaliste de la culture. Ainsi, ceux qui ont le contrôle pratique des tribus africaines peuvent employer presque directement les méthodes de recherche fonctionnaliste sur le terrain. Car ces méthodes leur indiquent directement la façon dont se situe la constitution politique d’une tribu et comment elle opère ; la façon dont procèdent les systèmes indigènes d’enseignement et comment la religion exerce une influence sociale et morale sur ses adeptes.

LA NATURE DE L’ÉVOLUTION CULTURELLE.

L’évolution culturelle est un sujet difficile à traiter et à contrôler en ce qui con­cerne à la fois la théorie et la méthode. Nous affrontons des problèmes relatifs aux questions où et d’où. Nous traitons d’un sujet qui est en perpétuelle évolution ; la rapidité de l’évolution déroute l’observation et bouleverse la politique. La croissance de nouvelles forces et de facteurs imprévus tels que le nationalisme africain et le développement d’églises autonomes, pose des difficultés de description et d’analyse tout autant que de politique. Dans ce nouveau travail, le théoricien comme le praticien doivent tenir compte des larges débouchés de l’autorité occidentale, économiques aussi bien qu’impérialistes; ils doivent posséder des rudiments de théorie économique, législative et politique ainsi que des rudiments d’une théorie anthropologique.

Du fait que nous étudions le processus de diffusion dans un travail empirique sur le terrain et que les intérêts pratiques et théoriques doivent être équilibrés, il nous faut donc définir la nature du processus, les principes et les concepts qui doivent être utilisés, la méthode de travail sur le terrain et la meilleure coopération entre les agents blancs de l’évolution et les théoriciens. Un regard jeté sur n’importe quelle partie de l’Afrique orientale ou méridionale révèle que nous avons affaire non pas a une culture unifiée ou hétérogène, mais à un ensemble disparate de zones culturelles. Celles-ci peuvent être classées en trois catégories, chacune enfermant un type particulier d’existence humaine, une phase particulière du processus culturel. Il y a des districts à prédominance européenne et contrôlés par des modes de vie et de pensée occi­den­taux. Il existe des réserves tribales presque purement africaines. Mais à côté de ces districts, il y a également des districts et des institutions où Africains et Européens collaborent et dépendent les uns des autres de la manière la plus directe et la plus spécifique.

SURVOL DE L’AFRIQUE ACTUELLE.

Pour concrétiser nos arguments, regardons à quoi ressemble l’Afrique d’au­jour­d’hui [iv]. Un passager empruntant la ligne intérieure des Imperial Airways aura une excel­lente perspective à vol d’oiseau de la situation culturelle. Après le ruban vert du Nil, jalon des plus anciennes civilisations du monde, en remontant vers le cœur du continent, on reçoit la première impression de l’Afrique Noire dans les marécages du haut Nil. Les villages circulaires sont construits sur le modèle ancien sans la moindre touche d’architecture européenne; les indigènes dans leurs vieux vêtements – ou leur absence ! – évoluent au milieu du bétail parqué dans des enclos fermés ; l’isolement évident de chaque établissement dans ce qui semble être des marécages presque inaccessibles – tout cela donne une idée de ce qu’était l’ancienne Afrique inviolée. Il n’y a pas de doute que nous avons ici l’une des grandes forteresses de la culture indigène.

Dès que l’avion survole la frontière qui sépare les tribus Nilotiques et Bantoues, il devient manifeste que nous survolons une Afrique transformée. Chez les Bagandas, les maisons sont neuves, carrées, construites sur le modèle européen ; même vus d’en haut, l’habillement et les ornements sont signés Manchester et Birmingham. Les routes et les églises, les autos -et les camions proclament que nous sommes dans un monde en évolution, dans lequel deux facteurs opèrent ensemble et produisent un nouveau type de culture se rattachant en même temps à l’Europe et à l’Afrique et qui n’est cependant pas une simple copie de l’une ou de l’autre. Lorsque l’avion atterrit à Kisumu, nous sommes dans une petite ville en grande partie contrôlée par les intérêts des mines d’or de la région. Une partie, de la ville a l’air presque européenne. Certai­nes rues nous font penser à l’Inde. Mais l’ensemble est un compound avec une existence qui lui est propre, déterminée par la proximité de plusieurs tribus africaines, par les activités des Européens qui y vivent et y commercent, par le fait de l’immi­gration indienne. C’est un centre important d’exportation et de commerce de l’or ; comme tel il doit être étudié par le sociologue par rapport aux marchés mondiaux, aux centres industriels et aux organismes bancaires d’outre-mer, autant qu’en relation avec le travail africain et les ressources naturelles.

A Nairobi, nous entrons dans un monde où les indigènes et les choses ne semblent jouer respectivement que des rôles de muets et de propriétés. Tout est dominé par d’énormes édifices administratifs européens, banques, églises et magasins. Les Blancs font leur commerce européen et vivent dans un monde presque inviolé – en surface -par l’Afrique. En fait il repose sur des bases africaines. Ce serait un grave malentendu sociologique de prendre au pied de la lettre le slogan des East African Highlands qui décrit le pays comme celui « de l’Homme Blanc ». La culture européenne de l’Afri­que orientale, quoique étant dans une très grande mesure d’importation euro­péenne, s’est adaptée au milieu physique de l’Afrique et reste dépendante du milieu humain africain.

Nous rencontrons cette division tripartite – l’ancienne Afrique, l’Europe importée et la nouvelle culture composite – tout le long des routes aériennes, des chemins de fer et des routes terrestres. On trouve des réserves indigènes où l’on peut encore entendre de la musique africaine, voir des danses et des cérémonies africaine,-, parler à des Africains revêtus de leurs costumes traditionnels, ignorant tout langage européen et vivant presque complètement selon le mode de vie tribal traditionnel.

Et puis, pas très loin de là, dans le bungalow d’un colon ou dans une petite com­mu­nauté européenne, on écoute à la radio une musique venant d’Angleterre, on prend plaisir à des chansons « purement européennes » où il est question de l’ « Alabama », de « Baby » et du « Nègre fredonnant avec les grillons » ; on peut lire le dernier numéro du Tatler ou du Sketch et goûter une discussion sur le sport, local ou d’outre mer, ou sur les partis politiques anglais. L’Africain ne pénètre dans ce monde que comme une ombre : c’est le domestique apportant le plateau de boissons « du coucher du soleil », ou l’écho des chansons africaines venant du compound de la plantation. Autrement, l’Européen vit dans un oubli total de la vie indigène africaine. De temps à autre une anecdote drôle, des questions de travail, des problèmes administratifs ou les difficultés des missions sont discutés par ceux qui sont chargés professionnellement du contrôle d’un quelconque problème indigène. Mais il n’y a pas de véritable intérêt pour la vie africaine elle-même.

Sur le plan social et culturel aussi bien qu’économique, la barrière de couleur détermine dans une grande mesure les relations entre Européens et Africains. Consi­dérer ces rapports comme « une zone bien intégrée de vie commune », ou comme un simple « mélange » reposant sur un « emprunt » direct, c’est ignorer les pulsions réel­les de choc et de réaction et ne pas tenir compte des résistances et des antago­nismes naturels et puissants des deux races et des deux cultures.

Il y a cependant des concessions mutuelles. Il existe un contact vivant et une coopération vivante. Il y a des activités où les Européens doivent faire confiance aux travailleurs africains et les Africains sont à certains moments prêts à servir ou peuvent être amenés à signer un contrat. Il y a des processus et des événements dans lesquels des groupes entiers d’Européens offrent spontanément et généreusement aux Africains ce qu’ils considèrent comme le meilleur de la culture européenne. Les Africains, ap­pré­­ciant alors la valeur et les avantages de la religion, de l’enseignement et de la technologie venant d’Europe – ou surpris par leur nouveauté – se mettent à adopter avidement et de tout leur cœur les manières occidentales. Tout aussi souvent, ils réa­gis­sent de façon tout à fait incontrôlée et incontrôlable par les missionnaires ou l’administrateur, parfois de façon directement hostile aux Blancs.

Nous rencontrons partout en Afrique des lieux et des institutions où le contact culturel est établi comme dans un atelier. L’enseignement est dispensé dans des écoles et l’évangélisation est poursuivie dans des églises ou des missions. Un mélange de droit coutumier et de lois étrangères est appliqué dans des cours indigènes supervisées par des Européens, ou encore par des magistrats européens plus ou moins au courant des codes et des coutumes indigènes.

Ainsi, nous pouvons conclure, même d’une étude superficielle, que l’Afrique en évolution n’est pas un sujet unique mais un sujet composé de trois phases. On pourrait presque prendre un morceau de craie et tracer sur la surface du continent les zones de chaque type : zones à prédominance européenne, purement africaines et zones cou­ver­tes par les processus d’évolution [v].

Chaque phase – européenne, africaine et celle de contact et d’évolution culturels – est soumise à son déterminisme culturel spécifique. Les habitants blancs d’une ville, d’une mission, l’exploitation rurale d’un colon ou le compound administratif restent en contact avec la mère-patrie. Leurs idéaux pédagogiques, leur foi religieuse, leur fidélité politique, leurs intérêts scientifiques ou économiques sont tous européens, basés sur une formation européenne, dépendant d’institutions européennes et souvent guidés d’Europe.

Les réserves tribales africaines puisent leur force dans la tradition indigène locale. Leur adaptation au milieu est le résultat d’un processus séculaire. Elles sont politique­ment contrôlées par des chefs ou des conseils auxquels elles doivent une obéissance basée sur des idées, des croyances et des sentiments africains. Même lorsque certains membres d’une tribu sont convertis à une religion étrangère, instruits dans des écoles européennes et soumis à la règle et à la juridiction européennes, ils conservent une grande partie de leurs opinions et de leurs sentiments qui sont des produits de la culture africaine et du milieu africain.

Lorsque nous en venons aux institutions qui résultent du contact et de l’évolution, nous voyons une fois encore qu’elles ne sont pas complètement mues par les influ­ences européennes, ni cependant par les influences africaines, mais qu’elles obéissent à un déterminisme spécifique qui leur est propre.

Tout cela impose de nouvelles tâches à l’anthropologie moderne dans la mesure où elle doit dès lors être concernée par l’évolution culturelle. Le chercheur doit com­pren­dre en quoi consistent les processus de l’évolution culturelle. Il doit avoir con­science de ce que sont les facteurs essentiels : par exemple, les influences europé­ennes, la résistance au changement des cultures indigènes, la promptitude à adopter certaines méthodes nouvelles tout en en rejetant d’autres – en bref les forces et les facteurs de transformation. Celui qui travaille sur le terrain doit improviser la façon d’étudier ces phénomènes, de les organiser et de les présenter d’une manière claire et convaincante. L’évolution est manifestement plus difficile à étudier que les conditions stables et bien cristallisées. En travaillant le problème, nous avons besoin d’un certain cadre de références auquel pouvoir rattacher la multiplicité des facteurs, la variété protéenne des phénomènes en évolution. Une théorie correcte de l’évolution doit, par conséquent, offrir des méthodes de recherche empirique. Finalement, comme on l’a déjà souligné, l’anthropologue doit se rendre utile. Il est membre de la civilisation occi­­dentale active qui a commencé et qui, dans une grande mesure, contrôle, encore les processus de contact. Sa science doit fournir autant de renseignements et de conseils que possible aux agents contrôlant l’évolution.

Considérons les trois points suivants :

1. La nature de l’évolution culturelle.

2. Les méthodes empiriques du travail sur le terrain les mieux adaptées pour donner une image claire de l’évolution culturelle dans chaque cas particulier.

3. Les principes de conseils pratiques basés sur ce pouvoir de prévision que chaque science solide doit fournir ; les critères d’adaptation et de vitalité des institu­tions africaines et la possibilité de prévisions dans le processus d’évolution culturelle [vi].


[i] L’initiative est venue de l’International Institute of African Languages and Cultures qui a large­ment financé le travail. Il a été poursuivi, entre autres, par le Dr. A. I. Richards, de l’Université de Johannesburg et le Dr Read, de la London School of Economics ; le Dr I. Schapera, de l’Université de Capetown ; le Dr M. Hunter, le Dr S. Nadel et le Dr Gordon Brown ; le Dr L. P. Mair, de la London School of Economics ; M. Godfrey Wilson, directeur de l’Institut Rhodes-Livingstone (N. Rhodesia) ; le Dr M. Fortes ; le Dr G. Wagner et le Dr K. Oberg – tous ont été formés dans le Département d’Anthropologie, à l’Université de Londres.

De Johannesbourg, sous la direction du Professeur Winifred Hoernlé, l’étude des commu­nautés détribalisées a été poursuivie par M. et Mme Krige, Mme Hellman, Mme H. Beemer, qui travaillaient dans les sections tribales et détribalisées des Swazi.

Une contribution particulière à la théorie et aux méthodes dans l’étude du contact et de l’évolution est le Memorandum XV de l’International Institute of African Languages and Cultures, intitulé Methods of Study of Culture Contact in Africa (Londres 1938), réédité dans Africa, vol. VII, VIII, IX.

Tous les récents volumes d’Africa, le journal de l’Institut, doivent cependant être consultés par quiconque est intéressé par les problèmes modernes de l’anthropologie appliquée, en particulier ceux de l’évolution culturelle.

[ii] Dans différentes parties de l’Afrique, les gouvernements ont utilisé les services des anthropologues pour des études particulières. A cet égard, les travaux du Dr C. K. Meek et de M. P. Talbot au Nigéria ont été remarquables ; ainsi que ceux de M. Gordon Brown et M. Bruce Hutt au Tanganyika ; de M. H. Beemer au Swaziland ; du professeur et de Mme Seligman et du Dr Evans-Pritchard au Soudan anglo-égyptien (N. de l’Éd.).

[iii] L’application de l’anthropologie aux problèmes administratifs a été également soulignée par Lord HAILEY dans An African Survey (1938), p. 43, où il affirme : « l’étude des réactions africaines à la culture européenne en ce qui concerne des sujets tels que le mariage, l’héritage, la propriété terrienne privée et les sanctions de la loi et de l’ordre, est peut-être l’aspect le plus important du travail anthropologique d’aujourd’hui ». Il est cependant reconnu que « les gouvernements n’ont en règle générale guère soutenu directement l’enquête scientifique du type décrit ci-dessus, soit en créant un poste d’anthropologue gouvernemental, soit en subventionnant les travaux des savants chargés des recherches » (p. 45).

[iv] Cette partie: « Survol de l’Afrique actuelle » (pp. 9-11) est citée d’après l’essai préliminaire de Malinowski, «The Anthropology of Changing African Cultures», réédité de Methods of Study of Culture Contact in Africa, Memorandum XV, The International Institute of African Languages and Cultures (1938), p. VII-X. (N. de l’Éd.).

[v] Fin de la citation de « Survol de l’Afrique d’Aujourd’hui ». (N. de l’Éd.).

[vi] Dans le Memorandum XV de l’International Institute of African Languages and Cultures, une série d’articles sur l’évolution culturelle fut publiée en 1938 sous le titre de Methods of Study of Culture Contact in Africa. De nombreux auteurs ont donné des réponses, implicites ou explicites, aux problèmes posés ci-dessus. Du fait que leur matériel est tiré de notre champ d’étude, l’Afrique, et du fait qu’un grand nombre de leurs théories et de leurs méthodes sont celles utilisées par les anthropologues dans d’autres parties du monde, je soulignerai dans le chapitre suivant certains points qu’ils ont soulevés pour l’étude de l’évolution culturelle.

Tags: ,

  • Digg
  • Del.icio.us
  • StumbleUpon
  • Reddit
  • Twitter
  • RSS

Оставить комментарий