Много шаблонов для WordPress на wordpreso.ru
Вы просматриваете: Главная > آراء ومقالات > l’ethnographie en France et à l’étranger par Marcel Mauss 1913

l’ethnographie en France et à l’étranger par Marcel Mauss 1913

Marcel Mauss (1913), « L’ethnographie en France et à l’étranger. » Extrait de la Revue de Paris, 20, 1913, pp. 537 à 560 et 815 à 837. Texte reproduit in Marcel Mauss, Oeuvres. 3. Cohésion sociale et division de la sociologie (pp. 395 à 434). Paris: Les Éditions de Minuit, 1969, 734 pages. Collection: Le sens commun.

L’ethnographie, la description des peuples dits primitifs, est une science d’ancienne date en France. Elle se réclame de Jean de Léry et de sa relation des Caraïbes, aussi familière à Montaigne que la Cosmographie de Thevet ; elle peut citer le marquis de Rochefort et son Histoire des Antilles, Sagard et le Grand voyage au pays des Hurons. Puis c’est la série des Lettres édifiantes et curieuses, et les compilations mêlées d’observations et de renseignements inédits de Lafiteau et de Charlevoix, sur les Indiens d’Amérique, si connues au XVIIIe siècle et que Chateaubriand pilla avec tant d’effronterie. Les demi-impostures du baron de Lahontan, ses descriptions de tribus algonquines, furent aussi populaires. On sait d’ailleurs quelle valeur les philosophes donnè­rent aux considérations touchant ces peuples à l’état de nature. Montesquieu, Diderot, Voltaire, se souvenant de Montaigne et du fameux chapitre « des Cannibales » ne se privèrent pas de comparer morales et religions primitives et européennes. Le président De Brosses écrivait, à l’aide des traductions fran­çaises de Dapper et de Bosman [1], son Culte des dieux fétiches, le premier ouvrage de science comparée des religions. Puis Marmontel et l’abbé Raynal vulgarisèrent, au point de les défigurer, les connaissances qu’on avait sur les Incas et l’Histoire naturelle et sociale des deux Indes. Nous nous arrêtons là. Au XVIIIe siècle, les études d’observation et de comparaison allaient de pair. On traduisait les grands ouvrages étrangers. jusque sous l’Empire, on garda, en France le goût et le talent de ces études ; la tradition des expéditions ethno­graphiques et géographiques dura. Et ce n’est pas sans émotion qu’on peut encore voir dans les réserves du musée de Saint-Germain les belles pièces, sauvées du musée de la Marine, et qui datent de Bougainville et de la Pérouse, de la découverte de la Polynésie. 

La science qui eut cette vogue a subi, en France, après la publication des grandes expéditions du siècle dernier, une véritable éclipse. On trouverait malaisément, en langue française, au XIXe siècle un travail qui valût celui de Lesson sur les Polynésiens (expédition Dumont d’Urville) ou celui de Péron de l’expédition Baudin. Gaussin à Tahiti, Faidherbe au Sénégal, sont de rares exceptions. 

Cependant à l’étranger la même science recevait un développement énor­me. ***

 En Angleterre, la découverte et la conquête des colonies agitaient un mon­de de faits, de problèmes et d’idées. De 1800 à 1825 des livres comme celui de Collins sur les Australiens, de Raffles et de Marsden sur la Malaisie, d’Ellis sur les Polynésiens, excitaient la plus vive curiosité. Ce sont encore aujour­d’hui des sources indispensables. La tradition ethnographique était fondée, même loin de toute chaire magistrale dans les universités, même à part de toute société savante. 

Dans une histoire de l’ethnographie naissante en Angleterre, c’est à Sir George Grey qu’il faut faire la première place. Grey fut l’héroïque explorateur de l’Australie-Occidentale ; il administra successivement l’Australie-Occiden­tale, l’Australie-Méridionale, qu’il sauva d’une crise grave, la colonie du Cap, la Nouvelle-Zélande où la ruine approchait et où il vainquit et pacifia les valeureux Maori. Au cours de cette carrière mouvementée il donna une sorte de branle universel à cette science. Lui-même rassembla, pendant sa première expédition, les documents australiens qu’il publia au tome Il de son journal of Two Expeditions et dans son Vocabulary. Il y faisait une découverte de premier ordre, celle du totémisme en Australie. Devançant Mac Lennan et Frazer, il rapprochait, comparaison devenue classique, ce que Long et Gallatin avaient dit du totem algonquin, et ce que lui-même avait constaté du culte de l’animal éponyme, le kobong, dans la tribu de Perth. En Australie-Méridio­nale, de 1842 à 1844, il organisait le recueil et la publication des monogra­phies de Moorhousse, de Teichelmann, de Schürmann, sur les tribus d’Adélaïde, de la baie de la Rencontre, de Port-Lincoln (vocabulaires, gram­maires, description sociologique). Au cap, il rassemblait les documents encore aujourd’hui partiellement inédits, que Bleek publia ou rédigea et qui concer­nent les Hottentots, les Boschimans, les Caffres : Ces travaux fondaient la linguistique et le folklore africains. En Nouvelle-Zélande, il s’illustra par le fidèle et artistique recueil qu’il fit des traditions historiques et mythiques des Maori. La publication des Konga Moteatea, dont une partie est traduite dans ce chef-d’œuvre littéraire, la Polynesian Mythology, fait de Grey l’un des fondateurs de la philologie et de l’histoire des civilisations malayo-polyné­siennes. Il fut parmi les fondateurs actifs de l’Institut de Nouvelle-Zélande où se groupèrent laïcs et missionnaires anglicans. C’est à cette société et aux savants qu’elle groupa que nous devons la publication de travaux, alors à moitié prêts, comme le dictionnaire de Williams et puis la longue série des observations et des recueils historiques et philologiques de White, de Percy, d’Elsdon Best, de Tregear publiées dans les cinquante volumes des Transac­tions of the New Zealand Institute, et les vingt volumes du Journal of the Polynesian Society.

Nous avons attiré l’attention sur Sir George Grey, parce que sa vie montre ce qu’un homme peut faire en ces matières, malgré d’écrasantes charges d’administration et d’exploration. Le travail de l’ethnographe, comme celui des autres sciences d’observation, est éminemment rémunérateur. Il faut et il suffit qu’on ait le goût de la recherche, la notion des principaux faits et des prin­cipales classifications, la connaissance au moins expérimentale de la langue ; il faut et il suffit qu’on rencontre les indigènes qui possèdent eux-mêmes le trésor de traditions de leur tribu, et qu’on ait leur confiance : ils vous commu­niquent alors ces sortes d’archives orales dont aucune tribu ne peut se passer, si bas qu’elle soit placée sur l’échelle humaine. Car c’est en elles que sont enregistrés les préceptes et les idées dont la conscience et l’observance font la conscience que la tribu a d’elle-même et assurent la cohésion sociale. 

La part de l’Angleterre dans l’histoire de l’ethnographie est considérable. Les Anglais, sinon le Royaume-Uni et le Colonial Office, ont fait leur devoir et n’ont été dépassés que par la grandeur de la tâche. Partout où ils ont colo­nisé, il s’est trouvé au moins un administrateur intelligent, quelque zélé mis­sionnaire, quelque colon, quelque voyageur, quelque savant pour collec­tion­ner, observer, publier : dans l’Inde l’admirable Ethnology of Bengal de Dalton date de cinquante ans et la tradition se poursuit brillamment. Dans la Guyane, c’est Brett et lm Thurn ; dans le Dominion of Canada, c’est Sproat et, c’est Dawson [2]. En Afrique il y a eu Ellis chez les Nigritiens, Callaway chez les Zoulous, etc. ; en Polynésie Williams, Fison, Turner en Mélanésie Codrington et Chalmers et d’autres encore à Bornéo, Spencer Saint John ; aux Andamans, Man ; les ouvrages de ces savants resteront un honneur pour la science anglaise. Ce n’est pas un fait de hasard si, jusqu’aux dernières décades du XIXe siècle, la littérature ethnographique est presque tout entière en langue anglaise, la contribution la plus importante après celle des Anglais étant venue des Américains du Nord. 

Au même moment où elle se développait en Angleterre, l’ethnographie se constituait aux États-Unis. Et, là, elle ne resta pas à l’état de tradition indivi­duellement suivie. Elle eut immédiatement ses organes permanents et réguliers, ses institutions. Des savants groupés dans des sociétés savantes, ou dans des établissements publics en firent leur tâche ou leur métier. Ils créèrent une technique, des méthodes, ils rassemblèrent des documents, des collec­tions, des archives, les publièrent dans des collections encore sans rivales. 

Aux premiers temps de la colonisation au XVIIIe siècle, les voyages de Long, de Bartram, et d’autres – y compris les voyageurs français – avaient inspiré aux colons le souci de connaître l’Indien d’Amérique. Mais on resta dans l’empirisme jusque vers 1820. Les frères Moraves, la mission anglo-allemande d’Herrnhut, qu’on retrouve sur tous les points du globe, zélés observateurs et consciencieux philologues, avaient, alors, chez les Delaware, comme missionnaire, Heckewelder. Celui-ci, contribuant à une grande enquê­te, organisée en France, sur les langues de l’Amérique, sut entrevoir l’unité des langues et de la civilisation Algonquines. C’était une découverte capitale. Elle donnait à l’ethnographie américaine une base et un but. La scien­ce était désormais fondée sur l’observation et non plus sur l’hypothèse biblique des tribus perdues ou des enfants de Cham et de Japhet. La tâche était indi­quée avec le moyen de la remplir : constituer par la linguistique et la comparaison sociologique, les familles des peuples américains avant d’en tenter l’histoire. Les recherches d’Heckewelder furent suivies. Gallatin, auprès de la New York Historical Society et de l’American Antiquarian Society, Schoolcraft, auprès du Gouvernement fédéral, déblayèrent, l’un avec talent et exactitude, l’autre avec ardeur et une sorte de génie fumeux une masse de faits et de problèmes. Puis Horatio Hale, l’ethnographe qui, avec la United States Pacific Expedition (Wilkes) explora le Pacifique polynésien et américain, fit sentir, pendant près de quarante ans, jusqu’en 1890, son action sage et prudente, de linguiste, d’ethnologue et de sociologue avant la lettre. Les études entrèrent ainsi dans la voie austère, lente, mais sûre et heureuse de la science. C’est aussi, en partie, sous l’impulsion de Hale que l’ethnographie lia ses destinées, en Amérique, à celles de la Smithsonian Institution et de l’United States National Museum. 

La Smithsonian Institution est une fondation privée bientôt centenaire autour de laquelle sont venues se grouper, par la force des choses, dans la capitale fédérale, une foule d’instituts et d’établissements fédéraux, si bien que de James Smithson il reste surtout un nom et un esprit [3]. Les Reports que la Smithsonian Institution distribue depuis 1846 à nombre de savants des deux continents et aux bibliothèques publiques du monde entier ouvrirent de suite leurs pages à l’ethnographie non seulement de l’Amérique mais encore des autres pays. La Smithsonian Institution subventionna, de suite, les premières recherches et les premières publications. Le Musée National donna, de suite, abri aux premières collections, celles que Hale avait rassemblées, celles que Squier forma au Mexique et au Guatemala, et celles qui provinrent des fouilles des grands tumulus (mounds) répandus dans une si grande étendue des États-Unis de l’Est. Enfin les Smithsonian Contributions to Knowledge (Contributions à la connaissance) devinrent l’un des recueils les plus impor­tants de recherches et de compilations. 

Ici apparaît une personnalité de savant bien américaine, un de ces « hom­mes représentatifs » dont parle Emerson, Lewis H. Morgan. Il descendait d’une famille de très ancienne souche américaine. Sa mère comptait ses ancêtres jusqu’aux Pilgrim Fathers de la Mayflower, les « Pèlerins » de la première émigration, fondateurs de la Nouvelle-Angleterre. Au cours de curieux pourparlers qu’il avait entamés pour étendre chez les Iroquois la franc-maçonnerie, il entra en intime amitié avec un membre de la nation Seneca (l’une des cinq nations). Cet Iroquois, Ely Parker, d’une réelle intelligence, lui dévoila les secrets de sa tribu. Il lui donna la sensation des faits a côté desquels étaient passés ceux qui s’étaient occupés de connaître les Indiens. Morgan poursuivit ces études pendant près de quarante ans ; il devait y laisser une trace profonde. 

En 1855 il publie sa League of the Iroquois. En 1860 il inaugure son travail sur les formes de parenté dans les diverses sociétés américaines, et la Smithsonian Institution et l’American Association for Advancement of Science commencent à répandre ses questionnaires et instructions. En 1861 il jette les bases d’une carte ethnologique de l’Amérique. En 1871, les Smithsonian Contributions to Knowledge ont l’honneur de publier son premier travail d’ensemble sur les formes primitives de la parenté [4]. Ce livre renouvelait tout ce que l’on savait alors sur les origines de la famille ; il fournissait en même temps une méthode pour l’étude de ces questions : l’enregistrement et la com­paraison des nomenclatures de parenté ; enfin il exposait une de ces hypothè­ses directrices, celle de la parenté par groupe et du mariage par groupe, qui, même erronées, servent à une science de principes de travail. Morgan et M. E. B. Tylor, dont la Civilisation primitive est contemporaine des Systems of Consanguinity, grâce aux documents ethnographiques, ont introduit la socio­logie dans la vole des sciences de la nature. Ils ont fait, pour cette scien­ce, ce que Lyell, par exemple, fit quand il substitua en géologie, à l’hypothèse des révolutions, celle des « causes actuelles » et de la continuité des époques géologiques. Morgan donna d’ailleurs en 1871, dans Ancient Society, un aperçu nouveau de ses travaux et les généralisa encore davantage ; car, che­min faisant, les découvertes qu’il avait suscitées en Australie, à Fiji, dans l’Inde dravidienne, l’avaient persuadé de la valeur de ses hypothèses. Cepen­dant, il resta toujours en contact avec les faits ethnographiques dont l’aspect et la nature extraordinaire s’étaient imposés à sa méditation. Non seule­ment les Systems of Consanguinity, mais encore l’Ancient Society comprennent des descriptions très importantes qui comptent encore parmi les meilleures sour­ces de l’ethnographie américaine [5]. En plus des idées qu’il a répandues, il a institué, à travers toute l’Amérique, tout un système de correspondance, de questionnaires, de registres, de réponses. Et il ne renonça jamais au travail sur le terrain. L’un de ses derniers ouvrages est une description de la maison et de la vie domestique des Iroquois [6]

Cependant un domaine immense restait à explorer. Le Far-West s’ouvrait. Catlin, ses peintures et ses livres, le prince de Wied, la littérature romanesque, avaient popularisé les Indiens des Prairies. Il fallait les décrire. Le major Powell s’en chargea. Powell, avant la guerre de Sécession, était ingénieur atta­ché au service topographique : pendant la guerre, il appartint à l’arme du génie, et fut un des plus glorieux soldats de l’armée des États du Nord. Il perdit un bras sur le champ de bataille. Avant la guerre, il avait déjà rendu de signalés services à l’exploration du Far-West. En 1867, reprenant ses recon­naissances géographiques, il entra en relations de correspondance avec Morgan et avec les grandes institutions scientifiques de l’Amérique. Peu après il fut nommé directeur du Geological Survey, fédéral. C’est à ce titre qu’il fit ses belles explorations du Colorado et de l’Arizona et qu’avec une très légère expédition, poursuivant son travail de géologue, il entra en contact avec les extraordinaires populations des Pueblos. Les Pueblos sont des sortes de grands villages fortifiés sur le sommet des longues terrasses du haut plateau habitées par des tribus souvent considérables. Ces tribus étaient assez ancien­nement connues par l’intermédiaire des aventuriers mexicains et espagnols. Mais jamais homme n’avait essayé de pénétrer leurs moeurs. Powell sur les pacifier, se servir d’elles comme d’un point d’appui contre les Apaches et les Comanches. Il s’était imposé à elles par sa seule autorité, par sa connaissance de leur langue, et de leur mentalité, par la confiance qu’il inspirait. Il réussit, là, en même temps l’œuvre politique, celle du géographe, celle du géologue, celle de l’archéologue et celle de l’ethnographe, Ces succès, son goût l’incli­naient de plus en plus vers les études d’ethnographie et de sociologie. En 1864 il faisait établir au Geological Survey, une section ethnographique qui édita longtemps les Contributions to North American Ethnology. En 1876, par acte du congrès, il faisait créer, auprès de la Smithsonian Institution, le fameux Bureau of American Ethnology, service indépendant, même à l’égard du Musée National des États-Unis, où il dépose cependant ses collections. Powell fut le premier directeur de ce nouvel établissement. Il finit par s’y consacrer tout entier. 

A partir de ce moment, c’est la phase actuelle de l’organisadon du travail ethnographique, où la part du Bureau of American Ethnology est si grande. Nous reviendrons sur le fonctionnement de ce Bureau. Pour le moment, nous n’avons voulu qu’en indiquer l’histoire   

L’ethnographie fut plus lente à se développer hors des pays de langue anglaise. Les sciences, sur le Vieux Continent, sont plus routinières qu’au Nouveau Monde, ou même qu’en Grande-Bretagne. La sociologie végétait encore en France dans l’ombre du positivisme, et la philosophie sociale se traînait encore en Allemagne dans les chemins de la dialectique, quand Waitz, un élève de Hegel, et Gerland, un géographe, reprenant la tradition de Humboldt, publièrent les deux éditions successives de l’anthropologie der Naturvölker qui donna, pour longtemps, une base solide à l’étude et à la vulgarisation. Mais tout cela, comme tout le travail postérieur d’ethnologie, d’histoire générale de la civilisation, de science comparée du droit des peuples primitifs, tout cela, c’était du travail de cabinet. 

C’est à Adolf Bastian, mort à soixante-quinze ans, en 1905, à la Trinité des Antilles, sur les champs de fouilles, que revient l’honneur d’avoir créé et dirigé le principal mouvement des études ethnographiques en Allemagne. 

Adolf Bastian était un médecin qui commença, sous le second Empire, à gagner une dure vie à bord des bateaux des lignes d’Orient et d’Extrême-Orient. Dès cette époque, cependant, il se préparait à sa carrière d’ethnogra­phe. Il sut, avec quelques fonds qu’il avait rassemblés et qui lui avaient été confiés, faire sa grande enquête sur les populations de l’Indo-Chine et de la vallée du Brahmapoutre. A cette époque aussi, dans un de ses courts séjours en Allemagne, il écrivit son premier grand ouvrage de généralités [7], contem­porain des grands travaux de Tylor, de Morgan, de Waitz. Doué, d’ailleurs, d’une mémoire sans borne sinon sans inexactitude, d’une fécondité littéraire prodigieuse compensée par l’absence de toute retenue mentale ou de tout style, il a vraiment laissé une oeuvre énorme. Mais sa philosophie, sa produc­tion livresque, n’étaient pour lui qu’un passe-temps. C’est dans toutes les parties du monde qu’il porte une curiosité sans limite, une énergie inépuisable, presque folle, de collectionneur. Cet homme dans son âge mûr, dans sa vieillesse, ayant déjà derrière soi un long passé d’explorateur, fit encore des expéditions au Loango, en Nigritie, au Pacifique, aux Antilles, deux fois. Entre temps, il fondait, animait l’une des plus importantes sociétés d’ethno­logie allemandes, celle de Berlin. Il réussissait à faire créer, dans les Musées royaux de Prusse un Musée d’ethnographie. Il en était le premier directeur, et, tout de suite, le portait au premier rang. Mais, don inappréciable, il fut, avant tout, un entraîneur d’hommes. C’est lui qui changea en ethnographes d’obscurs voyageurs comme les frères Krause, et le capitaine Jacobsen au Pacifique américain ; de pauvres commerçants comme Kubary aux Palaos et en Micro­nésie, dont il publia très tôt les recherches sur le droit et la religion. C’est lui qui gagna à l’ethnographie des amateurs qui furent en même temps des savants, comme Baessler et Joest ; c’est lui qui suscita des vocations sans nombre de jeunes universitaires, de naturalistes et de jeunes savants indépen­dants. M. von den Steinen, l’explorateur du Centre brésilien, a raconté comment la rencontre qu’il fit de Bastian, à Hawaï, décida de sa carrière. Autour du musée de Berlin et de Bastian, se groupa une phalange, plus nom­breuse que jamais aujourd’hui en Allemagne, et qui a peuplé les musées, couvert les continents de ses missions, a rassemblé, par un fébrile travail, quelquefois trop hâtif, d’immenses collections, les a classées ensuite avec science et patience dans dix grands musées, les a publiées enfin dans des recueils modèles. Adolf Bastian fut l’un des meilleurs semeurs d’une moisson déjà magnifique. ***

On serait injuste si, dans ce tableau, forcément bref et anecdotique, de l’histoire de l’ethnographie au dernier siècle, on ne faisait pas une place à la Hollande. Il est vrai que les travaux hollandais sont mal connus même des savants qui devraient le plus en faire cas : la langue dans laquelle ils sont rédigés les rend malheureusement lettre close pour beaucoup et on n’en a pas encore tiré tout le parti qu’on eût pu. Les Indes néerlandaises offraient d’ailleurs et offrent encore un admirable champ d’observation à l’ethnogra­phie ; les bonnes volontés ne firent pas défaut. Les missionnaires protestants de la Société de Rotterdam, les administrateurs, les topographes coloniaux, les naturalistes, les géographes, les spécialistes enfin de la métropole, ont utile­ment contribué au développement des connaissances ethnographiques. La fameuse Société de Batavia [8] actuellement plus que centenaire, n’a pas seule­ment mérité de la géologie, de la zoologie et de la botanique : elle peut s’enor­gueillir des services rendus à l’ethnographie. La Tijdschrift voor Indische Taal- en Volkenkunde, journal de linguistique et d’ethnographie, est à son soixantième volume, et les Notulen que la Société publie depuis sa fondation contiennent, dès les premiers volumes, de précieux documents. Si les Pays-Bas eux-mêmes furent lents à faire à cette science l’accueil qu’elle méritait, leur Académie des Sciences, puis leurs universités, lui furent hospitalières. Et il ne faut pas oublier que le Koninklijk Instituut voor NederlandschIndië (Institut royal des Indes Néerlandaises), publie, depuis cinquante ans, ses Contributions à la connaissance des pays, des langues et des peuples des Indes Néerlandaises [9]. Aussi les musées de Batavia, puis le Musée National de Leyde, sont-ils parmi les plus anciens musées d’ethnographie, et les meil­leurs ; et les ouvrages de Matthes, de Jacobs, de Van der Tuuk, de van Hasselt, de Graafland, sur les Badoeis, les Battaks, les Dayaks, etc., ont fourni de solides fondements non seulement à la science, linguistique ou ethnogra­phie des peuples malayo-polynésiens, mais aussi à l’administration et à la colonisation. Les Encyclopédies de Veth, toujours tenues à jour, ont joué, pour les Indes néerlandaises, le même rôle que les fameux « Gazetteer » des gouvernements des Indes an. glaises ont tenu dans la transmission des rensei­gnements nécessaires à la bonne administration, tout au long de l’histoire de l’Empire anglais, dans l’Inde. 

Ajoutons que ce mouvement d’études préparait une des séries de travaux qui ont le plus honoré la Hollande et la science hollandaise. Nous voulons parler des découvertes de M. Kern sur les langues polynésiennes et mélané­siennes [10], et des recherches d’un savant qui fut à la fois, un ethnographe et un sociologue de premier rang, G. A. Wilken, mort en 1892, ayant à peine dépassé la cinquantaine.

 ***

A côté du travail fourni au XIXe siècle par l’Angleterre, les États-Unis, l’Allemagne ou même la Hollande, la France fait maigre et pâle figure. Pourquoi avons-nous négligé une science autrefois en honneur ? pourquoi cet arrêt ? pourquoi cette abstention ? 

On entrevoit plusieurs raisons à ce fait. Les anciens ouvrages français concernaient avant tout la Nouvelle-France la Louisiane, les possessions de la mer des Caraïbes et de fa mer du Mexique. Nous perdîmes ces colonies après Napoléon 1er. N’ayant plus d’indigènes à administrer, nous n’avons plus cher­ché à les connaître. l’État et la science, en France, ont toujours été admi­nis­trés de façon plus utilitaire qu’on ne dit. – D’autre part, une grande partie des vieux travaux français sont l’œuvre des missionnaires et, en particulier, des Pères de la Société de jésus : or, dès le XVIIIe siècle, le Saint-Siège les avait écartés et leur avait substitué des mis­sionnaires infiniment moins éclairés et intelligents. Les missions françaises ne se sont pas encore relevées de tous les coups que leur porta la papauté et de la ruine que leur infligea la Révolution. – Mais ceci ne peut fournir qu’une expli­cation de détail et non une raison d’ensemble. L’Allemagne fut longtemps sans colonies, et elle est pourtant parmi les nations qui ont le plus fait pour l’ethno­graphie ; même aujourd’hui, la Suède, pays bien éloigné de toute idée de colonisation, n’a pas moins de trois expéditions ethnographiques en route. 

Il serait plus sûr d’incriminer le déclin de l’esprit d’aventure dans notre pays, jusqu’à la troisième République, on n’encouragea guère ni les explora­tions, ni ces établissements de longue durée qui sont la condition du travail ethnographique intensif. Et, depuis la restauration de notre empire colonial, on ne peut dire que l’État ou les particuliers aient fait de bien grands efforts pour en assurer la description scientifique. Ceux dont on fut capable ont été dirigés surtout vers l’Afrique du Nord. Le public, lui, ne s’intéressait, dans la littéra­ture des voyages, qu’à l’anecdote et au côté romanesque. 

Cependant ces causes n’auraient encore pas suffi à arrêter tout mouvement, s’il y avait eu une réelle impulsion, du côté c’es savants eux-mêmes. Mais c’est de ce côté que comptèrent les forces les plus pesantes d’inertie. L’Université, qui, jusqu’aux derniers temps de l’Empire, se désintéressa de tout ce qui n’était pas science classique et scolastique, ne prit aucune initiative. Enfin une sorte d’opposition générale, sociale, têtue, réactionnaire, pendant les trois premiers quarts du XIXe siècle, vint s’opposer aux progrès de la science de l’homme : l’ethnographie, auxiliaire de l’anthropologie, est encore, comme la science maîtresse, reléguée dans les à-côtés du mouvement scientifique français. 

Cependant, à l’égard de cette science, la France grande puissance scienti­fique et grande puissance coloniale, avait un double devoir, qu’elle tenait de cette double qualité : en premier lieu elle devait procéder, seule, ou du moins avec un moindre concours étranger, à l’exploration ethnographique des popu­lations de ses propres colonies ; en second lieu elle devait ne pas borner là ses ambitions et participer à l’exploration ethnographique des populations infé­rieures du reste du monde. Voyons comment elle s’est acquittée de la double charge qui lui incombait. 

Et d’abord quelle connaissance avons-nous des populations dites primiti­ves de notre empire colonial ? Nous ne parlons naturellement pas des grandes nations civilisées, indo-chinoises, arabes ou berbères de nos possessions africaines ou asiatiques. Faisons un inventaire. Passons en revue nos colonies, mentionnons les travaux publiés, voire manuscrits, les collections rassem­blées, les expéditions faites. 

En Amérique, nous sommes maîtres d’une des Guyanes depuis le XVIe siècle, et d’importantes tribus indiennes y vivent. Or, les vieux livres, jean de Léry, le marquis de Rochefort, nous en apprennent plus, sur les races (Caraïbes) auxquelles ces tribus appartiennent que tous les travaux publiés au XIXe siècle. Crevaux, Coudreau, qui vécurent parmi elles, furent surtout des explorateurs hardis, héroïques, mais trop pressés et trop mal outillés pour avoir pu en faire une bonne description. Nous ne trouvons à mentionner ni expédition récente, ni bonne série exposée dans ceux de nos musées que nous connaissons. 

En Afrique, nous sommes très anciennement établis au Sénégal et en Gambie. Là, nous avons : les travaux de Faidherbe, qui ne sont pas surpassés ; le fatras d’observations hâtives, de données excellentes, et aussi d’hypothèses invraisemblables qu’est le livre de Béranger-Feraud, un médecin, fort distin­gué d’ailleurs, de la Marine. Depuis, une littérature coloniale aussi abondante qu’éphémère, dont la bibliographie est aussi longue que la substance est pauvre. – A la Côte d’Ivoire, les récits de M. Binger, l’illustre fondateur de la colonie, abondent en faits, mais ne contiennent aucune observation systéma­tique. C’est M. Clozel, alors lieutenant gouverneur et le juge Villamur, qui ont inauguré les recherches par leurs Coutumes indigènes de la Côte d’Ivoire, livre dont la rédaction parfois naïve ne diminue pas la valeur [11]. – Sur le Dahomey, il y a quelques vieux livres français, dus surtout à des mission­naires ; mais ce sont des livres de vulgarisation, bien loin de valoir les livres anglais de la même date. Plus récemment, les travaux de M. Delafosse, et de M. le Herissé, sont venus combler quelques lacunes. Mais il reste encore beaucoup à faire pour arriver à une connaissance des peuples de race ewhe, habitant en territoire français, qui équivaille à celle que les Allemands ou les Anglais ont des peuples de même race qui peuplent-le Togo ou la Côte d’Ivoire. – Au Soudan, M. Delafosse vient de compiler, sous les auspices de M. le gouverneur Clozel et du Gouvernement général de l’Afrique française, un tableau d’ensemble des populations soudanaises. M. Delafosse, actuelle­ment chargé de cours à l’École des langues orientales vivantes a, d’ailleurs, grandement contribué à nous informer des problèmes linguistiques concernant le Soudan. Mais il résulte de la lecture même de ces ouvrages que tout est encore à faire. En face d’une quantité de tribus et de nations, nous ne mettons qu’un tout petit nombre de travaux originaux. Certes, nos officiers, le lieute­nant Marc, chez les Mossi, le lieutenant Desplagnes chez les Habés, ont, entre autres, fait de bonne ou de première besogne. Mais nous sommes loin de connaître même le nécessaire. 

Et pourtant, prenons, par exemple, un livre, aussi intéressant que mal venu, sur un de ces peuples : celui de M. l’abbé joseph Henry, sur les Bambara, publié d’ailleurs dans une collection internationale, l’Anthropos Bibliothek. Nous sentirons tout de suite combien il y a à apprendre sur toutes les sociétés, et même sur une société aussi mal définie et aussi dégénérée que celle à laquelle on donne le nom de Bambara. Les faits nouveaux, inattendus abondent. Et, partant d’observations de ce genre, on peut songer à l’intérêt qu’il y aurait pour nos administrateurs à connaître tous ces faits qu’ils igno­rent. Restera-t-on longtemps encore, pour établir une bonne administration, réduit aux dires de Monsieur et Madame Tirailleur ou à ceux d’interprètes ? Ne devrait-on pas observer ces sociétés secrètes, ces « classes d’âge », ces corporations de prêtres et de magiciens, de bardes et de devins qui pullulent dans toutes ces grandes et petites tribus nègres, et avec lesquelles on eut précisément affaire dans les récents incidents du Bandiagara ? Même par curiosité littéraire, il serait bien de pénétrer l’âme de ces gens. Les légendes que M. Dupuis-Yacouba nous rapporte de Gao, sont des plus belles. Et il suffit de lire un recueil de fables, Je palabres nègres comme ceux qu’on a publiés en anglais ou en allemand pour voir qu’il y a, en ces pays, une sagesse, un esprit, un art de conter, une poésie même, qu’il conviendrait de ne pas lais­ser perdre et que nous devons recueillir [12]

Pour le Congo français, on ne peut compter de vieux récits de voyage comme ceux de Douteville, des notes de missionnaires, des articles dissémi­nés d’officiers. En fait de travaux d’ensemble, nous ne voyons guère que celui de Mgr le Roy – et on n’en saurait dire qu’il est suffisant -, celui du Dr Cureau – et on n’en saurait dire qu’il est autre chose qu’un aperçu prélimi­naire. Les principaux documents sont encore dus à des Anglais, à Miss Kingsley, au missionnaire Nassau, à M. Dennett. Ce n’est que tout récemment qu’on peut citer les premières monographies : des articles du Dr Decorse, les belles recherches somatologiques du Dr Poutrin sur les Pygmées, opérées, celles-là du moins, sur le vivant. Il y a encore les travaux du P. Trilles, sur les Fans (Pahouins) en cours de publication. L’on ne peut pas accuser cependant le public français d’indifférence à ce sujet : le nombre d’articles illustrés qu’on édités les grands périodiques, le Tour du Monde, la Dépêche coloniale, est considérable. Mais l’exploration ethnogra­phique de l’Afrique équatoriale n’est pas plus avancée que le reste de son exploration scientifique. 

Avons-nous même, de cet immense domaine africain, rapporté et conservé les collections qu’on eût pu constituer à peu de frais, il y a encore peu d’anées, qu’on peut encore çà et là former, tant qu’il en est temps ? Le seul ensemble africain que nous connaissions personnellement, en France, et sans doute, le plus riche, est celui du musée du Trocadéro, à Paris. On y voit disposées sous la forme désuète de panoplies ou entassées dans d’obscures vitrines, de fort belles pièces datant des grandes expéditions des vingt dernières années du siècle précédent, Dybowsky, Crampel, etc. Du Dahomey et du Soudan, de la Côte d’Ivoire aussi, on trouvera un grand nombre de pièces curieuses ; mais tout cela donne l’impression du hasard qui a présidé au recueil des échan­tillons, du désordre qui a présidé à l’expédition, du vague des instructions don­nées aux collectionneurs, et, enfin, de l’insuffisance scientifique du classe­ment adopté. 

Passons à Madagascar, cette très ancienne et très récente colonie : très ancienne puisque nous y avons des établissements qui datent du XVIIe siècle, très récente puisque c’est après 1894 que nous avons songé à la conquérir et l’explorer. Le plus vieux des ouvrages français n’est pas le plus mauvais : De Flacourt nous a en effet laissé une inestimable description des choses et des gens de la Grande Ile de Madagascar. Les Français qui lui ont succédé n’ont pas mieux fait que lui. Vers la moitié du XIXe siècle on trouverait : Laguével de Lacombe qui donna les premiers renseignements sur les tribus (lu nord de l’Ile : puis, avant la conquête, les chargés de missions scientifiques, le Dr Catat, Douliot ; et, enfin, les Pères Jésuites qui reprirent à Madagascar leurs grandes traditions de linguistes et d’ethnographes : Abinal, de la Vaissière, Calvet, etc. [13]. Plus près de nous, ce sont les premiers fonctionnaires de la résidence, Jully, M. Gabriel Ferrand, celui-ci plutôt voué à l’étude historique et linguistique, enfin la foule des officiers qui ont collaboré aux Notes de reconnaissances, dont la série a été malencontreusement interrompue. Nous ne savons si l’Ethnographie de Madagascar, de MM. Grandidier comprendra une enquête générale personnelle et faite sur place. C’est le travail de plusieurs vies d’homme. Mais ce que nous savons c’est que toute la production française sur Madagascar n’équivaut pas encore, en quantité ou en qualité, au travail accompli par les missions anglaises de 1820 à 1895, aux descriptions d’ensemble d’Ellis, de Sibree et surtout à cette source incomparable, l’Antananarivo Annual (I’Annuaire de Tananarive), dont la plupart des fasci­cules, introuvables, mériteraient traduction. 

Dans l’océan Pacifique, nous avons d’anciennes colonies. Certaines datent de l’expédition Marchand, de celle de Dumont d’Urville. L’occupation de la Nouvelle-Calédonie remonte à Louis-Philippe, comme celle de Tahiti ; depuis soixante-dix ans nous avons des fonctionnaires, sinon des colons dans ces colonies ; depuis soixante ans les missions catholiques françaises évangélisent dans le Pacifique. Et nous avons à peine contribué à la connaissance de popu­lations que notre occupation a décimées, anémiées, décomposées, détruites. – Aux îles Marquises, le Dr Tautain prit, à temps, quelques observations et forma une suffisante collection avant que la tuberculose et les maladies im­portées par les baleiniers aient réduit cette belle race de pêcheurs à l’état où l’a trouvée, il y a deux ans, l’expédition allemande du Pacifique. Sur Tahiti, nous avons une grammaire de Gaussin, un médecin de la Marine, lui aussi, et d’importants manuscrits du même auteur. Sur Futuna, nous avons les travaux des Maristes, suffisants débuts d’une étude linguistique. 

ais sur la Nouvelle-Calédonie? Dans cette grande île vivent les restes de nombreuses tribus ; certaines sont encore à moitié inconnues. Or, de l’aveu de tous les ethnographes, de tous les anthropologues, la Nouvelle-Calédonie est un champ d’élection pour l’observateur. Peut-être y trouvera-t-on la clef des nombreux problèmes de l’archéologie préhistorique et de l’histoire des langues et des civilisations mélanésiennes. En tout cas, c’est là que sont les données les plus importantes pour la solution du problème de la linguistique de la Mélanésie orientale. Au sociologue, enfin, les Canaques, comme on les appelle si improprement, présentent, à coup sûr, des institutions des plus inté­ressantes – par exemple c’est, à n’en pas douter, chez eux, qu’on trouve les plus sévères des tabous, des interdictions religieuses entre les sexes, entre frères et sœurs en particulier. A cette foule de questions que nous pose la science, et urgentes, on le voit, qu’avons-nous répondu ? A peu près rien. Nous avons quelques pauvres vocabulaires de missionnaires, de rares articles, chapitres de livres de voyages ou de colons, rien de systématique, en dehors de l’ouvrage que rédigea sur la fin de ses jours un bon vieux missionnaire, le Père Lambert et qu’il intitula (le titre seul dit combien il est loin des préoccupations d’une science moderne) Mœurs et coutumes des sauvages néo-calédoniens. Assuré­ment des documents aussi naïvement reproduits peuvent paraître, à certains yeux, supérieurs à des descriptions trop influencées par les théories à la mode. Mais, pour saisit une réalité aussi complexe et aussi étrangère à notre esprit, la seule bonne volonté ne suffit pas : des nomenclatures de parenté ; des enche­vêtrements de chefferies, de confréries, de clans et de groupes locaux ; des systèmes complexes de mythes, de cultes sont choses difficiles à imaginer, même à quelqu’un qui vivrait des années à côté d’elles mais garderait sa mentalité d’Européen, a plus forte raison à un observateur qui garde une attitu­de confessionnelle. Mais passons. – Nous avons au moins, de la Nouvelle-Calédonie, de belles collections, aux musées du Trocadéro, de Toulouse, entre autres. Les importantes oeuvres de l’industrie de la pierre polie, en ces tribus, ont heureusement attiré l’attention des Français qui rapportèrent ces séries – d’autre part elles ont un puissant intérêt comme exemplaires de comparaison, avec les produits de l’industrie néolithique des temps préhistoriques euro­péens : et l’on s’explique la relative valeur de ces collections. Elles laissent cependant bien des questions en suspens, questions de provenance surtout, d’interprétation aussi (en particulier pour les fameux « tabous » insignes sculptés des cases de chefs, objets dont même le nom nous paraît suspect). Mais, telles qu’elles, et quand on sait le trafic qui se fait sur ces échantillons d’une civilisation disparue, elles sont vraiment précieuses et ne manquent que d’un classement. – Au point de vue somatologique aussi, les Néo-Calédoniens sont assez bien connus. Le laboratoire du Museum, Quatrefages et Hamy, en particulier, leur ont consacré certains de leurs meilleurs travaux. Tout ceci fait mieux sentir notre ignorance de ce qui est la vie interne de ces populations dont la technologie et l’anthropologie nous disent également qu’elles sont parmi les plus intéressantes qu’il soit donné d’étudier. 

Aux Nouvelles-Hébrides, dont nous possédons le condominium avec l’Angleterre, nos officiers ont recueilli quelques pacotilles ; des articles anciens mais intéressants du Dr Hagen nous permettent de faire figure, tant soit peu ; mais c’est aux Anglais, Inglis, Macdonald et surtout Codrington, l’un des meilleurs ethnographes de ce temps, qu’est due la connaissance sociolo­gique de ces remarquables populations. 

En Indo-Chine aussi, nous gouvernons ce qu’on appelle des sauvages. La mission de Khontoum, que les missionnaires catholiques établirent en pleine période de persécutions, au centre même de la chaîne annamitique, en fit con­naître l’existence ; mais elle n’a publié, des divers documents qu’elle a sûrement rassemblés, que le petit livre, intéressant d’ailleurs du père Dourisboure sur les Bahnars. La mission Pavie, en particulier le capitaine Cupet, repéra la plupart de ces tribus. On s’en est à peu près tenu là. Le plus grand nombre des tribus, Moi, comme les appellent les Annamites, Khas comme disent les Laotiens, Stiengs, comme disent les Cambodgiens sont si mal connues que nous ignorons même le nom qu’elles se donnent à elles-mêmes. Ce n’est pas cependant qu’elles manquent d’institutions et de produc­tions techniques qu’il serait bon de connaître. Les Jaraïs, par exemple, du plateau du Darlac ont pour chefs ces deux sadet (rois de l’Eau et du Feu) dont M. Frazer fait tant de cas dans la dernière édition de son admirable Golden Bough. Dernièrement, on a soumis au Comité archéologique de l’Indo-Chine une remarquable sculpture Sedang d’un type nettement polynésien. M. Vallée, un explorateur, a signalé des formes très importantes d’organisation domes­tique chez les Radés. Mais notre curiosité est éveillée, elle n’est point satis­faite. Le dernier travail, celui du père Kemlin sur certains rites des Reungao, qu’a publié le Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient laisse entrevoir la possibilité de mener assez rapidement, avec l’aide des missions et des administrateurs des services civils, une enquête qui serait fertile en résultats. Les officiers qui, pendant près de vingt ans, administrèrent les territoires militaires du Haut Tonkin avaient déjà commencé une description des princi­pales populations barbares de la frontière de Chine. Le lieutenant-colonel Lunet de la Jonquière et le lieutenant-colonel Bonifacy, en particulier, ont fait de bonne besogne ; l’École française d’Extrême-Orient a groupé autour d’elle quelques bonnes volontés, mais le succès n’est pas encore venu couron­ner ses efforts. Les collections elles-mêmes soit de Paris, soit même, nous dit-on, de Hanoï sont loin de donner une idée de la civilisation relativement haute de ces peuples nombreux, divers et répandus sur une vaste surface ; l’étude linguis­tique, elle aussi, est à peine ébauchée. De toute une famille de peuples sûre­ment héritière de bien des races et de bien des civilisations, la France, puissance protectrice, n’a presque rien fait pour établir une description raisonnée. 

Notre revue de l’ethnographie des colonies françaises est terminée. On peut dire que même le relevé, en quelque sorte topographique des populations que nous administrons, souvent en maîtres absolus, n’est pas fait. Le champ n’est pas défriché, il n’est pas même aborné. 

Chose humiliante, nous avons même vu que pour Madagascar, pour les Nouvelles-Hébrides, c’est dans les ouvrages anglais qu’il faut aller chercher les meilleurs renseignements. Et ceci n’est pas encore assez. Les expéditions étrangères commencent sinon à observer, du moins à former des collections là où ce serait notre intérêt et notre devoir strict d’être sinon les seuls, du moins les premiers. Nos colonies sont sillonnées par les expéditions ethnographiques étrangères. Ce n’est pas que nous fassions un reproche à notre gouvernement d’être hospitalier à la science, qui ne connaît pas de frontières. Ce n’est pas nous qui blâmerons nos administrations coloniales d’avoir montré quelque magnanimité à l’égard de savants honorables, ou même une somptueuse libé­ralité comme celle que déploya le gouvernement de l’Afrique-Équatoriale française, pour recevoir dignement le duc de Mecklembourg. Mais nous ne pouvons pas ne pas énumérer, au moins sommairement, quelques-unes des expéditions, soit exclusivement, soit partiellement ethnographiques venues de l’étranger et qui ont visité les colonies de notre pays. 

Au Pacifique, passèrent au moins deux missions : celle de Hambourg [14] qui a rassemblé les dernières belles pièces de collection qu’on pût se procurer aux îles Marquises, de Tuamotou, dans l’archipel de Tahiti ; celle des frères Sarrasin, de Bâle, qui a opéré le même travail en Nouvelle-Calédonie. Au Soudan et dans l’Afrique-Occidentale on a vu les collectionneurs du musée de Vienne et ceux du musée de Berlin (Deutsche Inner-Afrika Forschungsexpe­dition), dirigée par M. Frobenius et composée de trois ethnographes. En Afrique-Équatoriale, M. Tessmann collectionna, pour Hambourg, dans toute la région qui formait autrefois la frontière du Cameroun et du Gabon français et qui est devenue allemande après le traité de 1912 ; le duc Adolf de Mecklembourg a traversé en plusieurs sens le Moyen-Congo et n’a été détour­né d’explorer le Wadaï que par la tension politique qui règne encore là-bas : lui-même est un ethnographe distingué et il était accompagné, dans le personnel de son expédition, d’un spécialiste, M. Czekanowski ; les résultats de son voyage sont en cours de publication ; les collections qu’il a rapportées enrichissent les musées ethnographiques de Hambourg et de Francfort. M. Starr, le professeur de Chicago, est retourné, pour la deuxième fois au Congo français ; il a déjà accumulé les numéros précieux au Field Columbian Museum. Les Allemands et les Suisses et les Américains se chargent donc de faire un ouvrage qui nous incombe et ils emportent le bénéfice, naturellement, matériel et surtout moral. 

Voilà l’état, que nous ne croyons pas avoir décrit avec des couleurs trop sombres, de l’ethnographie française dans les colonies françaises [15]

Mais cette curiosité que les savants d’autres nations apportent à l’étude des problèmes d’ethnographie dans nos propres possessions d’outre-mer, la France la montre-t-elle lorsqu’il s’agit des problèmes d’ethnographie générale ou spéciale dans lesquels elle est moins directement intéressée ? A la rigueur on comprendrait que certains efforts aient été dirigés vers les vastes problèmes que pose l’histoire de la race humaine et de ses civilisations, sans qu’une suffi­sante mention ait pu être accordée à des problèmes plus restreints – la science française, sinon l’administration des corps savants, a quelquefois montré ce haut et légitime dédain des contingences. Mais si les naturalistes, les géogra­phes, les géodésiens ont trouvé une aide souvent efficace et si, dans le travail de description du globe, les Français tiennent une honorable place, il n’en est pas de même en ce qui concerne l’histoire sociale de l’homme. L’anthropo­logie, du moins la description somatologique, l’anthropologie préhistorique, favorisée en France par des circonstances uniques (le territoire étant l’un des plus riches terrains de fouilles) ont prospéré, malgré une certaine défaveur des corps savants et d’une partie du public. L’anthropologie exotique et l’ethnogra­phie proprement dite n’ont pas eu le même succès. 

Dans les trente dernières années nous ne voyons guère que quelques expéditions qui aient eu des résultats, car on ne peut considérer comme des recherches scientifiques celles des Pères blancs ou des missions catholiques. Parmi les plus fructueuses, nous citerons : celles du prince Roland Bonaparte et de Raffray en Nouvelle-Guinée et en Malaisie ; celle de Pinart en Alaska et en Colombie britannique. Faites à une époque où il était encore facile de collectionner, ces missions rapportèrent des séries importantes, mais, là, sem­blent s’être à peu près bornés leurs résultats. Puis viennent les deux missions de Morgan et Lapicque chez les Négritos de Malacca et des îles Andamans : elles furent surtout destinées à étudier la question de l’origine physique de ces Pygmées sur lesquels Quatrefages venait d’écrire un livre excellent pour l’époque. M. Lapicque a poursuivi depuis ses recherches, toujours anthropolo­giques, chez les négroïdes du sud de l’Inde. M. le Dr Rivet, médecin et naturaliste bénévole de la mission de l’arc de Méridien, a profité des moments que lui laissaient ses belles découvertes archéologiques et anthropologiques en Équateur, pour faire quelques études ethnographiques et linguistiques sur les Indiens des hautes vallées Andines. La mission Créqui Montfort-Sénéchal de la Grange a ajouté, à ses recherches archéologiques en Bolivie, des études anthropologiques et linguistiques. Les grandes missions des trente dernières années : mission Pavie, mission Marchand, mission Dutreuil de Rhins, mis­sion Foureau-Lamy, mission Pelliot, ou bien n’ont trouvé que des régions où l’ethnographie n’était guère de mise, ou bien n’avaient, attaché à leur corps, aucun ethnographe professionnel, voire amateur. On n’a même pas pensé à en adjoindre un aux nombreuses et importantes missions qui, depuis vingt ans, ont successivement délimité les principales frontières de nos possessions africaines. Quelque distingués qu’aient été les officiers qui composaient ces missions, il leur était impossible, étant donnée la grandeur de leur tâche de géographes et de topographes, de jeter autre chose qu’un regard amusé sur les spectacles ethnographiques qui s’offraient à leurs yeux. Espérons qu’on re­prendra, un jour, dans ce pays, la tradition des grandes expéditions, et qu’on n’en laissera plus partir une sans lui adjoindre des naturalistes et des ethno­graphes. L’expédition Baudin, au temps du Consulat et de l’Empire, n’en comptait pas moins de deux ; l’expédition Dumont d’Urville, au temps de Louis-Philippe, avait pour anthropologue un savant comme Lesson : la mis­sion qui délimite actuellement les nouvelles frontières franco-allemandes du nouveau Cameroun et du Gabon et du Moyen-Congo français, n’est composée que d’officiers et d’un médecin sur la bonne volonté, sur la force de travail duquel reposent, en somme, les derniers espoirs que puisse nourrir ce pays de posséder des collections provenant de ces régions découvertes et administrées par lui. *** 

Nous ne comparerons pas l’état de l’ethnographie en France avec le déve­loppement qu’elle a pris à l’étranger. Cette comparaison, n’étant pas à notre avantage, risquerait de paraître systématique. En Angleterre et aux colonies anglaises l’énergie des individus et des autorités locales a suppléé à l’inertie des pouvoirs centraux, La plupart des gouvernements coloniaux ont leur servi­ce ethnographique qui explore la colonie dont il a la charge. En Amérique, nous verrons tout à l’heure les institutions qui président à l’exécution du travail ethnographique. 

Mais prenons un cas où la comparaison devrait nous être plus favorable. 

Voyons ce que les États allemands ont fait pour l’ethnographie des colonies allemandes. L’empire n’est que depuis peu de temps une puissance coloniale. La plus vieille des possessions allemandes d’outre-mer n’a pas qua­rante ans de date et, tout le temps qu’a duré la tradition bismarkienne, les colonies furent aussi négligées que les nôtres à cette époque. Les premiers travaux allemands portant sur des populations des colonies allemandes ne datent que de trente ans environ. Les collections sont, il est vrai, sur certains points plus anciennes que les colonies ; mais ceci est secondaire. L’histoire de ce que nos voisins d’Outre-Rhin ont fait en trente ans dans leurs possessions lointaines servira à faire sentir ce que peut donner dans ces matières, un effort énergique. 

Les colonies allemandes sont toutes situées en Afrique ou en Océanie. Les colonies du Pacifique ont été l’objet de bonnes « reconnaissances » ethnogra­phiques. Et bien que ces explorations préliminaires présentassent de grosses difficultés en ces îles que séparent des distances énormes et de rares moyens de communication, cependant aux Carolines et aux Palaos, à Yap, en Micro­nésie, le travail de collection et d’observation ne s’est pas arrêté un instant. La famille Godeffroy, une grande famille de Hambourg, avait ouvert dans ses comptoirs un service pour l’achat de curiosités ethnographiques, dont elle répartissait les produits entre son musée privé et les collections publiques. C’est dans ces comptoirs que se forma Kubaty, dont les études sut le droit et la religion aux Palaos sont des documents sans prix pour la sociologie. Parkin­son, l’explorateur de la Mélanésie, qui, le premier après les Anglais, décrivit les sociétés de la Nouvelle-Bretagne et de la Nouvelle-Irlande maintenant connues sous les noms de Nouvelle-Poméranie et de Nouveau-Mecklembourg dans l’Archipel Bismarck, sortait aussi de la maison Godeffroy. Kubary et Parkinson ont rendu, d’ailleurs, tant par la façon dont ils préparèrent l’an­nexion, que par leurs relations avec les indigènes, les plus grands services à la colonisation et à l’exploitation économique du pays. Depuis, dans l’Archipel, les travaux se sont multipliés ; des juges, des officiers de marine, puis les Pères des Missions catholiques allemandes, Meier, Rascher, etc. (dont le Père Schmidt Publie les belles monographies), ont collaboré aux observations ; et, d’autre part, de nombreuses expéditions scientifiques, organisées avec le con­cours du département de la marine impériale et des établissements publics les plus divers, ont activé, dirigé, suscité les recherches. Rien que dans les dernières années nous voyons à l’œuvre les trois expéditions de Thilenius, de Thurnwald et de Friederici. 

L’autre grande colonie allemande du Pacifique Occidental est la « terre de l’Empereur Guillaume », autrement dit la « Nouvelle-Guinée allemande ». Là aussi, l’exploration ethnographique a coïncidé avec l’annexion et, sur certains points l’a précédée, avec Finsch, puis A. B. Meyer qui opéraient pour le compte du gouvernement impérial, et aussi des musées de Berlin et de Dresde. Après eux, Vienne, Hambourg Berlin, Dresde équipèrent ou subven­tionnèrent des missions. Des médecins comme le Dr Schellong, des savants réputés comme le Dr Hagen, plus récemment les expéditions du professeur Scblaginhaufen sur le fleuve de l’Impératrice Augusta, du professeur Neuhauss sur la côte Nord ont délimité les principales aires ethnographiques et collectionné les pièces les plus caractéristiques. Enfin, si les travaux de la Mission catholique allemande, dans l’Archipel Bismarck, sont des modèles de conscience philologique, ceux que M. Neuhauss a publiés et qui proviennent des missionnaires protestants de Neuendettelsau, installés dans les environs du golfe de Huon, sont des modèles de description historique. – A Samoa, les savants allemands, von Bülow Kraemer, ont dignement Occupé la place que leur avaient laissée les Anglais, l’excellent Turner et les vieux missionnaires. 

En Afrique, l’ethnographie allemande a exécuté des travaux plus considé­rables. Le Cameroun est la plus récente de leurs colonies, c’est aussi la plus mal connue ; mais des enquêtes excellentes de Wisemann, de Hutter, de Tessman commencent à faire connaître ses principaux peuples et leurs indus­tries ; le Cameroun est brillamment représenté dans la plupart des musées ethnographiques de l’Allemagne. – L’Afrique-Occidentale allemande est un pays très vaste, en partie désolé, d’exploration et de colonisation difficiles. La distinction et la localisation des principales tribus y est pourtant achevée. La plus importante des nations indigènes, les Herreros (des Bantou) est bien étudiée, et M. Passarge, le géographe de Hambourg, dans son étude du Kalahari, le grand désert sud-africain, s’est aussi acquitté d’une tâche d’ethno­graphe ; il a rapporté de précieux documents et de belles séries concernant des tribus de trois races dont il explique l’enchevêtrement : la race bantou, celle des grands nègres, la race hottentote, celle des grands jaunes bruns, la race boschiman, celle des petits pygmoïdes bruns. 

La perle des colonies allemandes est évidemment l’Afrique Orientale. Les expéditions y ont succédé aux expéditions, les publications ont été aussi nombreuses qu’importantes ; les recherches du Dr Weule, le directeur du Musée de Leipzig, sont parmi les plus récentes et les plus connues, mais il en est cinq ou six autres d’aussi notables. Les Masai, les Wadschagga, les tribus du Kilimandjaro, les Kiziba, les Wagogo, etc., ont été l’objet de monogra­phies, diverses en qualité, mais qui, dès maintenant, forment un ensemble solide. Et de plus les savants allemands, presque seuls à connaître les langues bantoues et africaines en général, sont aussi presque seuls à les enseigner à Vienne, à Berlin, à Hambourg. 

Mais c’est surtout au Togo que les Allemands ont remporté leurs plus beaux succès d’ethnographes. Depuis fort longtemps, les missions luthérien­nes chez les Ewhe, race du Togo et d’une partie de la Côte d’Or anglaise et du Dahomey français, ont été dirigées par des hommes très intelligents. Les travaux de linguistique de l’un des plus anciens J’entre eux, Christaller, sont encore indispensables. C’était à ces missionnaires qu’était réservé d’accomplir les beaux travaux de philologie, au sens large du mot ; ceux de M. Wester­mann, de M. Spieth, sur la langue (grammaire et dictionnaire [16]) sur les croyances et les institutions, les contes, les proverbes des Ho et des tribus du Togo central, sur la religion des tribus du Togo méridional et des districts voisins de la Côte d’Or anglaise. Ce sont des documents, des analyses comme nous n’en possédons sur presqu’aucun peuple du monde, y compris les peuples d’Europe. Ils peuvent supporter l’épreuve de la plus sévère des critiques. Le procédé employé, renouvelé de la méthode de Callaway, dans sa Religion of the Amazulu, transcription et traduction de documents rédigés dans la langue indigène, a d’ailleurs été tout de suite imité. 

Tout ce travail sur leurs colonies n’a pas empêché les savants allemands de participer à l’étude ethnographique des autres parties du monde : le besoin, un peu hâtif, d’enrichir leurs musées, dont la croissance rapide dépasse les ambi­tions les plus hardies, les a incités à couvrir de missions les terrains ethno­graphiques les plus importants. On a vu plus haut les services qu’un seul homme, A. Bastian, réussit à rendre à l’étude directe des principales familles de peuples. Ses élèves et ses émules ont brillamment suivi son exemple. Le Brésil est presque entièrement exploré par eux : M. von den Steinen, M. Schmidt, M. Koch-Grünberg [17] s’y sont succédé. Dans l’Amérique du Nord, ils n’ont participé directement qu’à l’étude du Nord-Ouest, mais leur action y fut décisive. Dans l’Amérique centrale, des spécialistes de l’archéologie et de la linguistique ne dédaignèrent pas de consacrer leur temps à des recherches ethnographiques sur les tribus vivantes [18]

L’étude comparée des langues et des civilisations africaines étant devenue une sorte de spécialité de la science allemande, à Vienne et à Hambourg, l’Afrique a été tout particulièrement explorée même en dehors des possessions impériales. Des missions ont parcouru une partie du Dominion of South Africa, le Congo français et une partie du Congo belge. D’autres ont étudié, de façon approfondie, une partie de l’Angola portugais, de l’Afrique-Occidentale française et de la Nigeria anglaise. A l’est de l’Afrique, d’autres ont observé des populations du nord du Mozambique portugais, une grande partie des tribus du sud de l’Afrique-Orientale anglaise et quelques-unes de la région des lacs. L’ethnologie des Somalis, Danakils, Gallas a été longtemps l’objet de travaux et d’observations systématiques de la part de savants viennois. Der­niers venus dans le Pacifique, les explorateurs allemands y sont actuellement les plus actifs, en dehors même de leurs colonies. Il y a longtemps que Blumentritt et A B. Meyer ont visité pour le compte de Berlin et de Dresde les archipels de la Malaisie et des Philippines. Depuis, les Indes néerlandaises ont vu passer des savants comme Grabowsky, Hagen, Alfred Maass, Moszkowsky, Volz, etc. MM. Stephan, Krämer, Friederici, ont dirigé dans la Polynésie des expéditions spécialement équipées pour eux. 

Ainsi, grâce au concours des États, des princes, des villes, des particuliers, les musées allemands et la science allemande ont, malgré l’heure tardive et les circonstances défavorables de leurs débuts, réussi à faire de l’Allemagne, pour ces études, un pays plus favorisé en beaucoup de points que les pays où l’ethnographie était acclimatée de plus longue date, comme l’Angleterre et les États-Unis. En faisant son devoir de puissance coloniale et de grande puis­sance scientifique, l’Allemagne a non seulement réussi à augmenter sa gloire, elle a enrichi ses musées de pièces qui dès maintenant ont une valeur considé­rable. Elle a donc heureusement administré son patrimoine scientifique et artistique. 

Et nous ne parlons pas de l’immense travail de cabinet accompli, en Allemagne même, sur les matériaux amassés, sur les collections acquises. Les ethnologues allemands sont parvenus à fixer des idées importantes pour l’histoire des races, des peuples et des civilisations. Par exemple, Schurtz, M. Ankermann, et d’autres ont émis des séries d’hypothèses, dressé des tableaux et des cartes qui élucident, pour partie, l’histoire de l’Afrique ; et en même temps les travaux de M. Meinhof sur les langues bantoues, ceux de M. Westermann, sur les langues soudanaises et guinéennes, aboutissaient à des conclusions concordantes et également considérables. *** 

La cause et aussi la conséquence de la stagnation de l’ethnographie en France est l’absence ou l’insuffisance des institutions qui pourraient s’en occu­per. Nous n’avons ni enseignements, ni bons musées, ni offices de recherches ethnographiques parce que nous ne nous intéressons pas à l’ethnographie. Et, inversement, nous ne nous intéressons pas à cette science parce qu’il n’y a chez nous personne qui soit particulièrement intéressé à son succès. Une science ne vit que de beau langage, il lui faut un matériel et un personnel. Il lui faut des organes permanents, des institutions durables qui la créent et l’en­tretiennent. Voyons donc, institutions par institutions, ce qu’on a fait en France et à l’étranger pour l’ethnographie. 

Une science d’observation demande trois ordres de travaux et trois ordres d’institutions : tout comme les autres sciences de plein air, la zoologie, la botanique, la géologie et la géographie physique, l’ethnographie a besoin d’abord de travaux sur le terrain, puis de musées et d’archives, enfin d’ensei­gnements. Il lui faut un corps d’ethnographes, professionnels ou amateurs peu importe, mais qui aillent observer sur place, de leurs yeux, qui fournissent les documents et rassemblent les matériaux de collection. Ces matériaux une fois rassemblés, c’est à des musées, à des services d’archives qu’il incombe de les ranger, de les exposer, de les publier. Enfin des enseignements de degrés divers doivent mettre la science à la portée des techniciens, des apprentis, ou même du grand public. Chez nous qu’avons-nous à mettre en face des établis­sements ethnographiques de l’étranger : services d’ethnographie, musées d’eth­nographie, enseignements ? 

Glissons sur tout ce qui concerne l’enseignement de l’ethnographie. Il nous suffira de dire qu’il n’existe guère, en France, d’enseignement de l’ethnogra­phie, en dehors de l’École d’anthropologie de Paris. Cette École est une institution privée, mais richement subventionnée par la ville de Paris et par l’État. Ses cours – elle borne son action à l’enseignement oral ou écrit – ont plutôt un caractère populaire que scientifique ou même académique. Nous n’énumérerons pas les nombreuses chaires qui existent aux États Unis, en Angleterre, en Allemagne et en Autriche, en Argentine, en Hollande, en Suisse et ailleurs. Chez nous c’est le néant. Pour l’instant, l’enseignement de l’ethnographie, en France, est une sorte de luxe qu’il n’est point indispensable de se donner. N’ayant aucun poste d’ethnographe à offrir, il serait imprudent à nos Universités de former des ethnographes. D’autre part il n’est guère utile d’installer des chaires avant d’avoir équipé la science elle-même. Ces chaires ne correspondraient qu’à des programmes qui risqueraient de rester scolastiques. A la rigueur elles feraient vivre des savants ; il n’est pas sûr qu’elles feraient avancer leurs études. Il est urgent d’organiser la science ; on verra plus tard à l’enseigner. 

Parlons donc surtout des musées et des services ethnographiques. Ces diverses institutions sont souvent mêlées. En Allemagne, il n’existe, à propre­ment parler, que des musées et quelques chaires où s’effectue le travail. Au contraire, dans certaines colonies anglaises il n’y a que des services d’ethno­logie, par exemple au Canada. Aux États-Unis, on trouve les uns et les autres. Mais ce ne sont là que questions d’organisation intérieure. Nous allons donc, sans autrement préciser, décrire les principales institutions étrangères, et ce qui peut leur correspondre, de loin, en France [19].  

Les musées, par leurs richesses et leur destination publique, frappent plus l’esprit que les missions et les établissements techniques. Nous avons tenu, un instant, pour les musées, un rang honorable. Mais ce moment fut bien fugitif. Ce fut quand Hamy, alors assistant de Quatrefages au Muséum, fonda, avec les collections dispersées dans Paris et surtout avec celles qui avaient été rassemblées à l’occasion de l’Exposition universelle de 1878, le Musée d’eth­nographie du Trocadéro. Bien qu’il ne réussit pas à y amener les collections du Musée de la marine, le Musée du Trocadéro fut alors un des plus impor­tants et l’un des premiers en date. Mais ces efforts d’Hamy et la routine qu’on y suivit depuis, ne pouvaient assurer la prospérité de cet établissement natio­nal. Et voici le résultat : des collections sans doute nombreuses, mais un musée sans lumière, sans vitrines de fer, sans gardiens, sans catalogue et mê­me sans inventaire continu, sans étiquettes fixes, sans bibliothèque digne de ce nom. Le directeur actuel, M. Verneau, est un savant compétent, mais absor­bé par d’autres devoirs ; il réussit à peine, privé de toute aide scient­ifique, à assurer la direction générale. Malgré tout, le Musée possède et reçoit, conser­ve ou plutôt fait le possible pour conserver des collections importantes en nombre et en valeur. Mais on ne peut pas, faute de crédits pour le matériel, déballer les nouveaux envois, les exposer quand ils sont déballés, les garder et les conserver quand ils sont enfin rangés dans des vitrines insuffisantes et dans un local impraticable et trop petit. On ne peut pas plus, faute de crédits pour le personnel, les inventorier sérieusement ni les classer scientifiquement, ni, à plus forte raison, les étudier. Le nombre des gardiens est notoirement insuffisant, et le personnel technique, menuisier, mouleur, serrurier, prépara­teur n’existe pas [20]. Les pouvoirs publics savent d’ailleurs à quoi s’en tenir. On trouvera, dans de nombreux rapports de la Commission du budget à la Cham­bre, de la Commission des Finances au Sénat, des remarques qui ne sont qu’un faible aperçu de la vérité parfaitement connue. 

Et qu’on n’accuse pas un pareil musée de manquer d’intérêt, de ne mériter que les vingt-cinq mille francs pour lesquels il figure au budget de l’État. Les collections entrées, nous ne parlons pas de celles à entrer, sont plus nom­breuses que celles d’aucun des Musées Nationaux. Une partie se compose de pièces précieuses, quelques-unes uniques, qui ont une valeur marchande par­faitement connue, tentante pour les voleurs (des vols notables ont été com­mis). Et, qui plus est, le musée est populaire. Le dimanche, des foules y défi­lent, au moins autant qu’en beaucoup de départements du Louvre. Il faudrait au musée du Trocadéro, un local, un personnel scientifique, un personnel ouvrier, des crédits plus importants ; il lui faudrait d’abord une première dota­tion qui devrait n’être pas inférieure à un million. A ce prix et après quelques années de travail, on pourrait en faire une institution tout juste comparable à des collections de second rang, comme celles de Vienne, de Londres ou de Saint-Pétersbourg, qui sont à peu près de même dimension (environ 90 000 numéros) et qui ne peuvent être comparées avec les musées de New York, de Washington, de Berlin. 

Car ces derniers musées occupent, non seulement dans l’histoire de l’eth­nographie, mais aussi dans l’ensemble des richesses nationales, une place considérable. L’United States National Museum (Département d’anthropolo­gie), le Musée royal d’ethnographie de Berlin, le Musée américain d’histoire naturelle de New York (Département d’anthropologie) ont à eux trois plus de deux millions d’objets classés, catalogués, exposés au moins partiellement, quelquefois en séries complètes. Le musée de Berlin regorge à ce point de collections, dans son bâtiment pourtant moderne, mais déjà trop étroit, qu’on est obligé d’en retirer les collections anciennes pour pouvoir y exposer les neuves, même moins intéressantes. A Londres, à Berlin, les autorités du musée ont publié des catalogues soignes, de véritables guides populaires qui sont de petits manuels d’ethnographie et qui, reliés élégamment et vendus à très bas prix, ont été répandus à plus de vingt mille exemplaires. A ‘Washing­ton, à New York, tout objet entré est aussitôt étudié, identifié scientifique­ment, régulièrement publié, tout au moins dessine ou photographié en vue de la publication, et porte, dans la vitrine ou le tiroir, la référence à la publica­tion, faite ou à faire. Tous ces musées et les plus importants à leur suite (Hambourg, Dresde, Londres, Saint-Pétersbourg, etc.), contiennent d’inappré­ciables monuments pour l’histoire de l’humanité. Ainsi, prenons pour exemple l’histoire des arts plastiques : Berlin, comme Londres, possède d’admirables échantillons de l’art du Bénin, et, comme Washington, New York et Saint-Pétersbourg, des œuvres uniques de l’art du Nord-Ouest américain. Dans les dernières années, on a découvert, chez les Bushungo, une grande nation bantou du Congo belge, et chez les riverains du Fleuve de l’Impératrice Augusta, en Nouvelle-Guinée, des arts remarquables, par leur style et leur originale beauté ; ces découvertes ont honoré les musées de Londres, de Dresde et de Berlin. Quand ces peuples et leur civilisation auront disparu, leurs descendants ou leurs successeurs, les historiens seront tenus d’aller en pèlerinage vers ces reliques. Il faut aussi souligner l’intérêt d’art qui s’attache à ces objets, surtout à une époque comme la nôtre, où l’art décoratif s’essaye à retrouver des inspirations primitives et violentes. 

Les musées de la province française sont encore moins bien partagés que celui de Paris. Nous les connaissons à peine. Ils n’ont ni catalogues publiés, ni collaborateurs spéciaux qui soient chargés de décrire les pièces qu’ils con. tiennent. Nous savons qu’il existe des fonds ethnographiques importants à Lyon, à Marseille, dans les musées municipaux ; de même au Muséum d’his­toire naturelle de Bordeaux, à celui du Havre, à Caen, à Cherbourg, il existe de précieux dépôts. Mais nous croyons savoir que ces collections ne peuvent être administrées que de façon insuffisante et sans aucune prétention scientifi­que, tant les fonds y sont modiques et le personnel absorbé par d’autres tâches plus urgentes. En tout cas nous avons pu nous rendre compte par nous-mêmes des belles collections du musée de Boulogne et du musée de Toulouse. Dans le rassemblement et l’exposition des premières on reconnaît le travail de Hamy (natif de Boulogne) et celui du Dr Sauvage ; à Toulouse, on sent la pré­sence de M. Cartailhac, le célèbre préhistorien. On voit à Toulouse de belles collections néo-calédoniennes et fidjiennes ; à Boulogne, une partie de la collection Pinart (Amérique du Nord-Ouest), des raretés nubiennes provenant du Khédive, de remarquables pièces polynésiennes. Mais ni la garde, ni l’entretien, ni le catalogue, ni, à plus forte raison, la publication de collections n’ont été prévus par les municipalités ou par les établissements. On doit même admirer que de pareilles galeries aient pu se constituer et se conserver dans des conditions si extraordinaires de bon marché et de négligence publique.

Par contre, à Francfort, à Cologne, à Hambourg, il y a des musées modernes et florissants ; à Dresde, à Leipzig, à Brême, à Lubeck, à Munich, puis, récemment à Stuttgart, de vieilles ou de nouvelles fondations rivalisent de zèle à acheter des collections, d’orgueil à les exposer, d’enthousiasme à en­voyer des expéditions souvent princièrement dotées. En Angleterre, Oxford, Cambridge, Liverpool, et même Halifax, peuvent, sur certains points, être considérés comme sans rivaux. A Leide et à Amsterdam, il y a des séries capitales ; et nous n’avons sûrement rien hors de Paris qui puisse rivaliser avec les collections qu’on trouve à Bâle, à Zurich ou même avec le Musée du Congo, près de Bruxelles. 

La situation est encore plus sérieuse en ce qui concerne les services de recherches. De même que la géologie a son Service de la carte géologique de la France, de même que nous entretenons dans la plupart de nos colonies des missions botaniques et zoologiques et que nous avons rattaché ou Muséum un Laboratoire colonial, de même nous devrions avoir un établissement régulier chargé de reconnaître et de faire connaître les populations de notre empire colonial. Quant aux autres populations primitives du reste du globe, il y aurait un intérêt plus désintéressé à les connaître ; mais les étudier serait non moins digne d’un grand peuple et d’une science à laquelle ce peuple doit participer. 

Or, de temps en temps, sur le crédit des missions, du Ministère de l’ins­truction publique, quelques milliers de francs servent à envoyer des cher­cheurs français dans les pays exotiques. Et ces chercheurs, en plus de leurs travaux de naturalistes ou d’anthropologues, exécutent certains travaux d’eth­nographie proprement dite. Mais le nombre de ces missions, dans ces trente dernières années, est bien petit. Hyades à la Terre de Feu, Pinart dans le Nord du Pacifique, de Morgan chez les Negritos de Malacca, Lapicque dans le Sud de l’Inde, voilà les quelques noms que nous pouvons citer de savants ethno­graphes dont les expéditions ont été faites aux frais de l’État. Nous ne croyons pas commettre de gros oublis. Catat, Borelli, Binger, Dybowsky, dans leurs explorations, ont remporté quelques succès d’ethnographes. D’autres missions reconnues par l’État furent faites aux frais de généreux particuliers et quelques-unes ont eu les meilleurs résultats ethnographiques, surtout pour le Musée du Trocadéro et le Muséum : missions du Prince Roland Bonaparte, du Bourg de Bozas, de Créqui-Montfort et Sénéchal de la Grange. Mais, en somme, l’ethnographie a été traitée en Cendrillon. Bien qu’abondamment représentée à la Commission des Missions, elle a été délaissée pour d’autres sciences plus classiques et plus fortunées : son budget des trente dernières années, n’excède pas celui d’une année d’études archéologiques. L’archéologie a ses Écoles de Rome, d’Athènes, du Caire, d’Extrême-Orient ; elle a ses délégations de Perse, de Tello, et nous n’énumérerons que les institutions permanentes et publiques. L’ethnographie n’a rien. – En dehors de l’État et des particuliers on ne trouve, en France, pour contribuer aux études d’ethnogra­phie, irrégulièrement, il est vrai, que l’Institut qui dispose de la « Fondation Garnier » pour l’exploration de l’Asie et de l’Afrique centrale. Mais ces fonds n’ont été que de loin en loin employés à cet effet [21].  

Au contraire, le Gouvernement fédéral des États-Unis a son Bureau of American Ethnology dont nous avons déjà parlé. Un « ethnologiste » en char­ge et huit « ethnologistes », tous savants éprouvés, réputés, y sont atta­chés. Chacun a étudié personnellement d’importantes tribus Peaux-Rouges ; chacun a des connaissances spéciales, qui de linguiste, qui d’archéologue ou de tech­nologue ; d’autres sont plutôt compétents en droit ou en religions comparées. Les Musées de New York, de Chicago, de Berkeley (San Francisco), de Philadelphie, de Cambridge (Mass.) envoient les titulaires et assistants de leurs départements d’anthropologie passer régulièrement des semestres ou des mois, ou des années sur le terrain, « in the field », comme on dit là-bas, Ces musées, comme les chaires de l’Université, font ainsi office de Services d’ethnographie supplémentaires. 

Le Gouvernement fédéral du Dominion of Canada a, lui aussi, son Bureau of Ethnology, rattaché pour ordre au Geological Survey, et qui, tout jeune, a déjà entrepris de vastes travaux. En Allemagne, deux institutions à demi-pri­vées, la Fondation Baessler à Berlin, la Fondation scientifique de Hambourg subventionnent, ou dirigent et expédient des enquêteurs spéciaux ; elles publient leurs travaux ou les observations dues à des colons qui se trouvent sur place. Elles ne consacrent qu’une minime partie de leurs dotations aux travaux de cabinet. 

Le Colonial Office du Royaume-Uni reste depuis longtemps sourd aux exhortations anciennes et répétées des corps savants et des anthropologues de Grande-Bretagne. Mais si le Gouvernement central demeure inerte, les Universités, Oxford, Cambridge travaillent. Le British Museum sait, lui aussi, trouver des fonds pour expédier des observateurs et des collectionneurs. Enfin les gouvernements coloniaux les plus importants ont maintenant leurs services (« Survey » comme on dit d’un terme emprunté au langage des topographes) consacrés à l’ethnographie : l’Empire des Indes en a un, en plus du Musée de Madras [22] qui en tient lieu pour la Présidence de ce nom, et du Service de l’Assam [23] qui est un organe supplémentaire de l’administration de cette province. 

Le Queensland, l’Australie-Occidentale ont établi des charges spéciales d’ethnographes, mais celles-ci ont ou ont eu un caractère temporaire. Le Gouvernement de la Nigeria s’est assuré, d’une façon permanente, les services d’un ethnologue distingué, M. N. W. Thomas, Le Gouvernement du Soudan a comme « ethnologistes » M. Seligmann, professeur de l’Université de Lon­dres, et Mrs Seligman. Tous ces établissements ont commencé la publi­cation de documents remarquables. 

Car ils ne se bornent pas à détacher des ethnographes pour collectionner et observer ; ils centralisent et dirigent les travaux des résidents éloignés, entretiennent leur zèle ; ils classent et enregistrent les documents provenant de l’activité du personnel fixe ou du personnel occasionnel, et qui n’ont pas pu être publiés. En somme ils servent non seulement de centres d’initiative, mais aussi d’archives et de « section historique ». Au Bureau d’ethnologie améri­caine, s’accumulent depuis quarante ans une foule de documents concernant les langues (textes, grammaires, dictionnaires, et depuis, phonogrammes), l’anthropologie, l’archéologie, l’histoire, la géographie humaine, les religions, les mœurs, l’économie, les arts, etc., des tribus Peaux-Rouges. Il n’est pas de tribu sur le point de s’éteindre, de langue sur le point de tomber dans l’oubli, qu’un des nombreux savants américains ne se soit efforcé de connaître quand il en était encore temps. Ainsi l’on a systématiquement étudié les restes épars des tribus de la Louisiane et des États du Sud, et ces enquêtes ont été poursuivies auprès des derniers vieillards d’une race sur le bord de la tombe. On peut voir dans l’admirable « Manuel » que le Bureau vient de publier [24] les résultats de ce travail : une vingtaine de savants du Bureau, ou en relation avec lui, ont mis en oeuvre une somme considérable de matériaux dont un bon nombre étaient très rares ou inédits. De simples questions comme celle de l’onomastique, du véritable nom sous lequel les tribus se nomment et du nom qui leur a été donné, ici ou là, sont traitées avec un souci d’exactitude qui a conduit au dépouillement de documents, manuscrits bien souvent, et sans nombre. Tandis qu’en France nous ne savons même pas, par exemple, le véri­table nom de Bambara et nous continuons à donner à cette nation du Soudan une appellation empruntée au vocabulaire administratif des conquérants nègres.  

Il y a d’ailleurs, chez nous, tout un service d’enregistrement et d’archives à organiser. L’administration coloniale aurait dû depuis longtemps assurer le recueil régulier par les administrateurs coloniaux, de toutes les connaissances et de tous les faits observés pendant la durée de leurs fonctions dans une tribu déterminée. L’expérience d’un juge, d’un commandant de cercle, d’un gouver­neur ne doit pas être perdue pour ses successeurs. Elle doit être précieusement utilisée et, pour cela, il faut qu’il en reste trace écrite. De grands succès admi­nistratifs, et aussi de grandes oeuvres ethnographiques ont dépendu de l’utili­sation d’archives de ce genre accumulées par des générations de colons, de missionnaires, d’officiers, d’employés des administrations les plus diverses. Ainsi, depuis ses origines, le fameux Civil service de l’Inde, oblige chaque « collector, chaque jeune administrateur » à verser aux archives le résultat des observations qu’il a faites sur les castes, les tribus, avec lesquelles il est en contact direct : et ceci S’entend des  questions les plus variées, depuis l’écono­mie jusqu’à la linguistique ou même la dialectologie. C’est à l’aide de ces documents que sont compilés et les « Gazetteer », sortes de guides, de chaque province, et celui de l’Empire, et les fameux « census », les recensements et les nombreux « survey », sortes de répertoires, anthropologique, linguistique, archéologique, et les monographies ou les descriptions d’ensemble des tribus et des castes. Enfin, sur ces dossiers sont fondées les instructions que les gouverneurs donnent aux fonctionnaires débutants ; ceux-ci n’ont pas à recommencer, pour leur compte, un apprentissage coûteux pour les adminis­trés autant que pour l’administration. Dans nos colonies, l’École française d’Extrême-Orient a commencé d’installer, pour l’Indo-Chine, un service de ce genre. Mais elle n’a pas encore obtenu le plein succès. Et il semble que sur bien des points, Haut Tonkin, Madagascar, Congo, Soudan, notre corps d’officiers coloniaux ait tenté, dans ce sens, des travaux que les administra­tions coloniales civiles n’ont pas suffisamment imités. Les observations recueillies dans le Haut Tonkin, et publiées par le Colonel Lunet de la Jonquière, Ethnographie du Haut Tonkin, celles qui furent publiées dans les Notes et reconnaissance, de Madagascar, n’ont pas eu la suite qu’elles auraient dû avoir. Voilà une tradition à faire revivre ou à instaurer, sans grands frais ni peine. 

Si l’intérêt de l’administration et celui de la science exigent que l’on consigne au plus tôt le plus de faits possibles, il est évident que tous ces faits ne peuvent ni ne doivent être aussitôt publiés. Certaines observations peuvent et d’autres doivent attendre un certain temps avant d’être communiquées au grand publie, mais les peuples et les civilisations inférieures disparaissent si vite qu’il est quelquefois bon de se risquer à des publications prématurées. D’ailleurs l’urgence de la plupart des grandes publications des grands services ethnographiques ne peut être niée par quiconque en a pris même une vague connaissance. Le Bureau of American Ethnology a ses Reports, ses Bulletins. Le Musée national des États-Unis a ses séries de mêmes titres, où le Dépar­tement d’anthropologie édite ses travaux. Le Musée d’histoire naturelle de New York (Anthropological Series) a ses Publications et ses Memoirs. C’est là que sous la direction de M. Boas, une admirable série d’ouvrages, la Jesup Pacific Expedition, a élucidé, à la dernière heure, peut-on dire, les problèmes de l’histoire humaine au Nord-Est de l’Asie russe et au Nord-Ouest de l’Amé­rique : ces recherches couvrent d’un réseau d’enquêtes des civilisations et des peuples qui étaient à la veille de se décomposer ; elles fixent enfin des données dont la perte eût été irréparable pour la linguistique, la sociologie et l’histoire. L’Université de Berkeley (San Francisco) a son Département et son Musée d’anthropologie et d’archéologie américaines, qui, en moins de dix ans, ont publié, dans les collections de l’Université, les quatorze volumes où son recueillies les observations faites sur les dernières survivantes des tribus de la Californie. Quelques-uns de ces volumes figurent parmi les meilleurs travaux de la linguistique moderne. Le Field Columbian Museum (Anthropology), le Peabody Museum (attaché à l’Université Harvard), le Musée de l’Université de Pennsylvanie, ont édité, eux aussi, des collections d’ouvrages et de mono­graphies capitales pour l’archéologie et l’ethnographie américaines. Nous n’en finirions pas d’énumérer les universités, les établissements publics, les sociétés savantes, qui ont fait aux États-Unis les frais des recherches, de l’im­pression de notes, de mémoires, de riches ouvrages et d’abondants périodi­ques, de planches et de bibliographies consacrés à l’ethnographie. Si les musées allemands valent peut-être les musées américains, on peut être sûr que la production écrite des Américains excède, et de beaucoup, toute autre contribution d’aucune nation à l’ethnographie. 

Presque toutes les nations de civilisation européenne ont aidé, par des subventions temporaires ou permanentes au développement des recherches et des publications ethnographiques. Prenons pour exemple la Hollande. Le Koninklijk Institut van Nederlandsch Indië a organisé, aidé, subventionné de multiples travaux. Dans son important périodique, Bijdragen tôt de Taal-Land-en Volkenkunde van Nederlandsch-Indië, et dans ses volumes spéciaux, ont vu le jour les belles études de van der Tuuk, de van Hasselt, de Wilken, de Kruijt. La Société de Batavia, qui est une véritable académie, le gouverne­ment des Indes Néerlandaises lui-même dirigent et publient de non moins remarquables travaux. L’expédition à travers Bornéo de M. Nieuwenhuis, aujourd’hui professeur d’ethnographie à Leide, a été officielle, faite pour ainsi dire en service commandé. Le livre de M. Snouck Hurkronje, Atjeh, consacré aux fameux rebelles malais, celui de M. Riedel, De Sluik-en Kroeshaarigen Rassen Tusschen Timoer en Celebes, consacré à la population de quantité de petites îles, doivent tous deux leur exécution à l’appui et même à l’initiative de l’administration et des corps savants. Enfin le gouvernement des Indes a fait entreprendre et poursuivre une vaste compilation sur le droit coutumier de toutes les populations malaises, pour le publier et le codifier. Les volumes de l’Adat Kommissië, commission des Coutumiers, reste, pour toujours, un monument. Elle n’aura pas été seulement utile à l’administration de la justice indigène, elle sera aussi une œuvre scientifique dont l’histoire du droit et la sociologie devront tenir compte. Le Musée national de Leide, publie, lui aussi, d’excellents Rapports, des Catalogues précieux, et enfin le gouvernement des Pays-Bas subventionne la coûteuse et belle publication de l’Internationales Archiv für Ethnographie. Nous ne dirons rien des publications allemandes, ou anglaises, du Queensland, de la République Argentine, de Hawaï, de Nouvelle-Zélande, des Philippines, de Formose (gouvernement japonais). Il nous suffit de dire qu’elles existent. 

A cette grande production scientifique, la France n’a rien à opposer d’équi­valent, ou même d’approchant. L’Académie malgache, à Madagascar, l’École française d’Extrême-Orient sont les seules institutions publiques qui aient, outre-mer, édité des travaux de valeur sur les populations de nos colonies inférieures. Hors d’elles, aucun établissement métropolitain ou colonial n’a entrepris d’études ou facilité leurs publications. Dans la faible mesure où l’ethnographie a été pratiquée en France, elle l’a été sous les auspices de sociétés savantes ou grâce à des initiatives particulières [25]

Nous n’avons donc dans toute l’étendue de nos possessions, aucun centre de recherches et de publications. Aussi n’avons-nous édité aucun recueil comparable même à la moins précieuse des collections étrangères, à la Collection de monographies ethnographiques que M. Van Overbergh publie pour le gouvernement belge et qui est honorée d’une souscription du gouver­nement français. 

Ce n’est pas que le personnel manque pour composer des monographies d’au moins égale valeur sur des tribus de nos colonies à nous. Ce n’est pas que nous manquions d’auteurs désireux de se faire connaître s’ils en voyaient le moyen. Mais nos officiers, nos administrateurs, nos colons ne sont ni encou­ragés, ni aidés, ni sollicités à observer et à écrire. Et ils ne le seront pas tant qu’il n’y aura pas, en France, un foyer d’enseignement, de recherches, d’archi­ves, de collection, de contrôle. Il devrait y avoir, à bref délai, un établissement où nos missionnaires de toute confession, nos fonctionnaires de tous ordres, nos colons, nos médecins et officiers de l’armée coloniale, trouveraient l’hos­pitalité à leur retour, des instructions à leur départ, une aide constante pendant tout le temps qu’ils consacreraient à ces études, une récompense quand ils ramèneraient leur butin scientifique. Nous pouvons certifier qu’il y a chez ceux de nos compatriotes qui ont la charge de notre empire colonial des tré­sors de science qui ne demandent qu’à être exploités.

Car nous ne manquons nullement d’observateurs. Il n’est pas de personnel colonial plus apte à comprendre l’indigène, plus intime avec lui, que nos administrateurs, nos officiers, nos médecins. Il n’est nulle part un corps qui soit plus capable d’inspirer confiance à l’indigène et de susciter chez lui l’en­thousiasme nécessaire pour qu’il surmonte sa timidité ou son humeur. Il n’est pas de savants qui soient, au même point, dénués des préjugés, si dangereux dans ces études de race et de religion. Depuis quelques années nous avons entendu ou lu d’excellentes notes, de très bonnes communications dues à des hommes ayant, à défaut de l’expérience du technicien, ce sens indispensable et incommunicable des faits qui fait le bon ethnographe. Il ne manque à toutes ces bonnes volontés ignorées et à ces savants qui s’ignorent, qu’une impulsion, une aide, une direction. Cette direction pourrait s’organiser à bien peu de frais. Le travail scientifique est si bon marché en France ! 

Nous ne demandons pas à ce pays un sacrifice bien grand, ni un placement perdu. Nous lui demandons de faire pour une science déterminée ce qu’il fait pour d’autres sciences auxquelles il ne prend pas un plus vif intérêt. Nous lui demandons d’accomplir son devoir, comme des pays infiniment moins riches, et qui ne sont point des puissances coloniales, comme la Suisse ou la Suède l’accomplissent. Nous ne demandons même pas à ce pays un sacrifice propor­tionné à ses charges et à ses besoins. Les États-Unis n’ont eu sur leur sol que deux à trois millions de Peaux-Rouges et, aujourd’hui, la population indienne est réduite à quatre cent mille âmes, au plus. Or, nous voyons, aux États-Unis, plus de quarante ethnographes, savants auteurs de recherches sur ces tribus, directeurs de travaux, d’acquitter d’importantes charges d’observation, de collection, de publication, de conservation et d’enseignement. La France, elle, a plus de soixante millions d’indigènes à administrer dans ses colonies, sur lesquels vingt millions peut-être sont de civilisation si basse qu’ils relèvent sans aucun doute de l’ethnographie la plus strictement entendue. Et nous ne trouvons, chez nous, aucun savant spécialement désigné pour étudier cette portion considérable d’humanité, que nous aurions tant besoin de connaître. Nous ne demandons pas qu’il soit fait ici des dépenses proportionnelles à celles que font les Américains. Nous demandons qu’il soit fait quelque  chose pour les Musées d’ethnographie, quelque chose pour un Bureau d’ethnogra­phie et pour les recherches hors des colonies françaises.  *** 

Et ceci doit être fait sans retard. 

Les faits eux-mêmes, qu’il s’agit d’observer, disparaissent chaque jour. On peut attendre pour déterrer des ruines ou des monuments préhistoriques, on ne peut attendre pour observer des populations encore vivantes, des langues qui vont bientôt être remplacées par des sabirs, des civilisations qui vont céder à la contagion de notre uniforme culture occidentale. Il faut se hâter de rentrer la récolte, dans peu de temps elle sera pourrie sur pied. Le temps, chaque jour entame la vie des races, des choses, des objets, des faits. Et il agit très vite. Tous les voyageurs nous disent les prodigieuses transformations que subissent par exemple, les sociétés nègres, sous l’action de nos colonisations europé­ennes. Les tribus se décomposent, se croisent, se métissent, se déplacent, quand elles ne dégénèrent pas ou même ne meurent pas. Les arts s’éteignent et les belles pièces de collections se perdent ou s’usent. Il devient impossible d’en trouver d’authentiques. On cite des tribus néo-calédoniennes où l’on fabri­que, pour marchands de curiosités, ces belles haches de pierre polie que les musées se disputent. Les vieilles générations sont mortes aux Iles Marquises ; elles vont mourir à Tahiti, avant qu’on ait recueilli les traditions de leur peuple, leur « folk-lore » comme on dit. Avec les vieillards tombent les coutu­mes, la connaissance des mythes, des fables, des techniques ancien­nes, de tout ce qui fait la saveur et l’originalité d’une civilisation. Avec eux s’éva­nouissent ces éléments de la vie sociale elle-même, dont leur autorité était la seule sauvegarde. C’est maintenant ou jamais qu’il faut enregistrer ces faits. Now or never, disait, dans une adresse retentissante au Gouvernement de Grande-Bretagne, M. Ridgeway, archéologue de Cambridge, plaidant devant son pays la cause que nous défendons ici. 

D’autre part, le souci de nos intérêts, un égoïsme de collectionneurs, devraient au moins nous inciter à ne pas perdre un instant. Les colonies fran­çaises commencent à être sillonnées par les expéditions scientifiques étrangè­res. Celles-ci ont recueilli les collections les plus précieuses. Nous en avons mentionné quelques-unes. On peut se demander comment après toutes ces rafles, nos musées se procureront les séries qui devraient représenter, dans leurs galeries, les populations des colonies françaises. Ajoutons encore qu’il se constitue, à Londres, à Hambourg, un commerce, presque un marché, d’objets ethnographiques et que les pièces qui y sont mises en vente commencent à prendre une valeur de cours. L’exportation des « curiosités » ethnographiques forme un rayon, dans de nombreux comptoirs, même dans nos colonies. Ce­pendant ces curiosités trouvent leur chemin vers Hambourg, Chicago, etc. Certes, nous aimons mieux voir former ces collections que voir ces raretés disparaître, et ces questions en suspens. Mais si l’on tergiverse longtemps, ce n’est ni à Paris, ni à Bordeaux, ni à Marseille que les ethnographes ou simple­ment les curieux de l’avenir devront se rendre pour voir les monuments véritables des civilisations dont la France eut la protection : c’est à Hambourg, à Berlin, à Bâle et ailleurs, qu’on trouvera les séries indispensables à l’étude scientifique, instructives pour le plus grand public. 

La France a charge d’âmes. Elle est responsable devant les groupes humains qu’elle veut administrer sans les connaître ; elle est responsable devant la science à laquelle elle ne conserve pas ses données ; elle est res­ponsable devant les générations qui viennent, de colons et d’indigènes assimilés, pour lesquelles on n’aura pas constitué les archives et les dépôts qui pouvaient leur permettre de se représenter le passé. Et chaque jour qui s’écoule sans qu’on recueille ces fragments d’humanité est un jour perdu pour la science des sociétés, pour l’histoire de l’homme, pour la mise à jour de faits dont personne ne peut dire en ce moment à quel point ils seront utiles à la philosophie, et à la conscience que l’humanité prendra d’elle-même. A bon droit, si nous tardons trop, l’avenir nous jugera sévèrement. La sociologie nous reprochera d’avoir négligé de consigner des faits dont la connaissance eût été indispensable, dont la perte sera irréparable. Et l’historien lui-même devant les lacunes que la France aura laissées vides dans la description des peuples, dira : « La France se conduisit envers ses sujets comme les nations antiques vis-à-vis des Barbares. Elle procéda par le mépris et avec des méthodes dignes d’un autre âge. C’est faute à la République française si l’on ne sait pas plus des Néo-Calédoniens que les Romains ne nous apprirent des Ligures. »

 Il ne faut pas que la science française recule devant des charges modestes, et se dérobe devant une tâche d’extrême urgence. 

Fin de l’article.


[1]      Description de l’Afrique; Voyage en Guinée.

[2]      Dawson fut, comme Powell dont nous parlons plus loin, un très grand géologue.

[3]      James Smithson mourut à Gênes en 1829, léguant sa fortune au gouvernement fédéral pour fonder une Institution destinée à la « diffusion de la science parmi les hommes ». Les publications de la Smithsonian Institution portent comme marque le flambeau et comme devise « diffusion of science among men ».

[4]      Systems of Consanguinity and Affinity of the Human Society.

[5]      Il faut lire, dans Popular Science Monthly de 1880, l’éloge par Powell des travaux de Morgan.

[6]      House and House Life of the Iroquois.

[7]      Der Mensch in der Geschichte, l’Homme dans l’histoire.

[8]      Bataviaansch Genootschap.

[9]      Bijdragen tôt de Taal-Land-en Volkenkunde van Nederlandsch-Indië.

[10]    M. Kern est toujours professeur émérite de l’université de Leide ; il est aussi le sanscritiste bien connu dont le public français utilise la belle Histoire du bouddhisme. Ses recherches sur la langue de Fidji, publiées dans les comptes rendus de l’Académie des Sciences d’Amsterdam sont encore fondamentales. Elles ont frayé la voie à la classifi­cation des langues et des peuples de l’océan Pacifique et de l’océan Indien, depuis Hawaï jusqu’à Madagascar et des Philippines à la Nouvelle-Zélande.

[11]    Ce livre est épuisé, introuvable. Rien qu’au point de vue administratif, on devrait en prévoir la refonte et la réimpression.

[12]    M. Frobenius, savant allemand qui a séjourné à Kayes, a commencé la publication de toute une littérature qu’il dit avoir découverte dans le Cercle de Ségou. jusqu’ici, il s’est borné à l’édition de textes érotiques. Mais si nous nous permettons de douter de la valeur des documents de M. Frobenius, nous ne doutons pas un instant de l’existence, chez les peuples de la famille Mandingue, d’une littérature considérable.

[13]    A ce propos, on peut raconter une anecdote qui montre quelle raison il y a de ne pas confier exclusivement à des religieux le soin d’enregistrer les faits ethnographiques, surtout les faits religieux. Les Pères Jésuites de Tananarive avaient entrepris une tentative des plus intéressantes, celles de recueillir les traditions hovas et en particulier celles de la famille royale, le Tantara ni Andriana. L’édition en fut faite. Elle eut tant de succès, à Tananarive en particulier, que les bons Pères prirent peur d’avoir donné, par cette mise en circulation de tant de légendes et de tant de mythes, trop d’aliments à la superstition. Ils se mirent en chasse des exemplaires sortis et les détruisirent, avec ceux qu’ils possédaient encore. La Bibliothèque Nationale n’en a point. Et l’on peut considérer ce document capital comme disparu.

[14]    Wissenschaftliche Stiftung.

[15]    Nous ne parlons, bien entendu, que des recherches faites sur le terrain et nous laissons de côté la description somatologique, qui peut, à la rigueur, quand elle porte presque exclusivement sur le squelette, se taire au laboratoire.

[16]    La grammaire et le dictionnaire ewhé de M. Westermann, basés sur les documents de la Mission, sont considérés, par les linguistes les plus compétents, comme des chefs-d’œuvre de philologie et de linguistique.

[17]    M. Koch-Grünberg vient de rentrer d’une nouvelle exploration de près de deux ans chez les tribus encore inconnues des sources et de la rive méridionale de l’Orénoque. Il rapporte des collections et des documents linguistiques et sociologiques considérables.

[18]    Les beaux travaux de M. Th. Preuss sur les indiens Cora sont en cours de publication : ils jettent un jour tout neuf non seulement sur la religion de ces Indiens encore hier presqu’inconnus mais aussi sur toute l’archéologie du Mexique.

[19]    M. Van Gennep, dans des articles du Mercure de France, a déjà attiré l’attention publique sur une partie des questions que nous allons débattre.

[20]    Sans le dévouement et l’ingéniosité d’un pauvre chef de travaux, Hébert, mort à la tâche, le Musée ne serait même pas dans l’état où il est.

[21]    Mission Desplagnes, subvention aux travaux de Mgr Le Roy. On ne peut dire que les résultats obtenus dans le dernier cas aient été bien brillants.

[22]    M. Thurston, conservateur de ce Musée, a publié en 1910 un premier « Survey » de ce genre : Castes and Tribes of Southern India. Il a mis au jour des faits considérables, par exemple, l’extrême fréquence du totémisme en pays dravidien.

[23]    Le gouvernement de l’Assam vient de publier une série de monographies de sept des plus importantes nations qu’il régente : elles font suite aux beaux volumes du Linguistic Survey publié dans les collections du Gouvernement de l’Empire. Les ouvrages du Major Gurdon, sur les Khasis (représentants en Inde de la race et de la civilisation malayo-polynésiennes), de M. Hodson sur les Meithei et les Nagas de Manipour (représentants de couches très anciennes de civilisation et de langues thibéto-birmanes), sont des contributions tout à fait notables à nos connaissances historiques et sociologiques.

[24]    Handbook of American Indians.

[25]    Bien que nous n’ayons pas énuméré les publications dues, dans les autres pays, à l’initia­tive privée, nous devons rendre justice à l’œuvre de quelques groupements scien­tifiques français et de quelques personnalités françaises. La France eut, la première de toutes les nations, des Sociétés d’ethnologie : la plupart ont eu une existence éphémère ou même obscure. Mais un certain nombre rendirent des services et publièrent de sérieux travaux de cabinet. On trouvera une partie de cette histoire racontée en détail dans les procès-verbaux des fêtes du cinquantenaire de la Société d’anthropologie de Paris. Mais ce n’est guère que vers 1865 que la production ethnographique est devenue régulière en France. Parmi les plus notables publications, nous mentionnerons, par ordre d’ancien­neté : le Bulletin et les Mémoires de la Société d’anthropologie de Paris; certaines années de la Revue maritime et coloniale (officielle); puis, fondée par Hamy, la Revue d’ethno­gra­phie, malheureusement interrompue à son VIIe volume; puis l’anthropologie que dirigent MM. Boule et Verneau; la Revue de l’École d’anthropologie n’a édité que des travaux de cabinet dus à des maîtres de cette école. M. Van Gennep a enfin dirigé une Revue d’ethnographie et de sociologie, qui est l’organe de l’Institut international d’ethno­graphie. Cette revue s’efforce de publier des documents originaux.

 

Tags: , , , ,

  • Digg
  • Del.icio.us
  • StumbleUpon
  • Reddit
  • Twitter
  • RSS

Оставить комментарий